Aller au contenu

Découverte du monde et pluralité des cultures

Première · Humanités, litt. & philo · Les représentations du monde

Les représentations du monde

Les grandes découvertes et le choc de la rencontre

À partir de la fin du XVe siècle, les grandes expéditions maritimes européennes bouleversent la vision du monde : des continents jusque-là inconnus des Européens sont atteints, des peuples aux mœurs très différentes sont rencontrés. Cette découverte pose une question qui traverse toute la littérature et la philosophie de la Renaissance aux Lumières : comment penser une altérité radicale, celle d'un « autre » dont on ne partage ni la langue, ni les croyances, ni les coutumes ?

Les grandes explorations, repères chronologiques

DateExplorateurÉvénement
1492Christophe ColombTraversée de l'Atlantique, arrivée aux Antilles
1498Vasco de GamaPremière route maritime vers l'Inde par le cap de Bonne-Espérance
1519-1522Fernand de Magellan (expédition achevée par Elcano)Premier tour du monde par voie maritime

Les récits des premiers voyageurs européens sont souvent marqués par cet ethnocentrisme : les peuples rencontrés y sont fréquemment décrits par la négative, comme un manque (sans religion « vraie », sans écriture, sans vêtements « décents ») plutôt que comme porteurs d'une culture différente mais cohérente.

Montaigne et la découverte de l'Autre

Dans son essai Des cannibales (Essais, I, 31), Michel de Montaigne prend le contre-pied de ce regard ethnocentrique. S'appuyant sur des récits de voyageurs revenus du Brésil, il décrit les mœurs des populations tupinambas rencontrées par les Européens — dont la pratique, réelle mais rare, de l'anthropophagie rituelle sur des prisonniers de guerre. Plutôt que de les juger « barbares », Montaigne renverse la perspective : ce ne sont pas les peuples du Nouveau Monde qui sont barbares, mais les Européens eux-mêmes, coupables de cruautés bien pires (les guerres de religion, la torture judiciaire) commises « sous couleur de piété et de religion ».

Les représentations du monde

Le relativisme culturel des Lumières

Au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières prolongent et systématisent la démarche inaugurée par Montaigne : ils utilisent la rencontre avec des cultures étrangères, réelles ou imaginées, pour porter un regard critique sur leur propre société européenne. C'est ce qu'on appelle le procédé du regard décentré ou de « l'œil étranger ».

Montesquieu et les Lettres persanes

Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu imagine deux voyageurs persans, Usbek et Rica, qui découvrent la société française et en commentent les mœurs dans des lettres adressées à leurs proches restés en Perse. Ce dispositif de fiction permet à Montesquieu de faire critiquer les institutions françaises (la monarchie absolue, l'Église, les salons mondains) par un regard étranger, supposé naïf, qui s'étonne de coutumes que les Français, habitués, ne remarquent même plus.

Diderot et le Supplément au voyage de Bougainville

Le navigateur Louis-Antoine de Bougainville effectue un tour du monde (1766-1769) et publie une relation de son voyage, notamment de son escale à Tahiti, décrite comme un paradis de mœurs libres. Diderot, dans son Supplément au voyage de Bougainville (1772), s'empare de ce récit pour construire un dialogue philosophique fictif dans lequel un vieillard tahitien s'adresse aux Européens débarqués sur son île : il dénonce leur prétention à imposer leur religion, leurs lois de propriété et leur morale sexuelle à un peuple qui vivait selon des règles différentes, mais non moins cohérentes.

Rousseau et l'état de nature

Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau imagine un « état de nature » antérieur à toute société organisée, pour mieux comprendre comment sont nées les inégalités entre les hommes. Il insiste bien sur le fait que cet état de nature est une hypothèse de raisonnement, un outil philosophique, et non la description d'un peuple réellement observé lors des voyages de découverte. Cette hypothèse lui permet de soutenir que ce n'est pas la nature humaine qui produit les inégalités, mais l'institution de la propriété privée.

EthnocentrismeRelativisme culturel des Lumières
Point de vueLa culture d'origine est la norme universelleChaque culture a sa cohérence propre, à comprendre avant de juger
Usage de l'AutreServir à disqualifier ce qui diffèreServir de miroir critique à sa propre société
ExempleQualifier une coutume étrangère de « barbare » sans l'expliquerLettres persanes, Supplément au voyage de Bougainville

Exercices corrigés

  1. En quelle année Christophe Colomb traverse-t-il l'Atlantique et atteint-il les Antilles ?

    • A.1519
    • B.1498
    • C.1682
    • D.1492Bonne réponse

    Réponse : D — 1492

    Christophe Colomb atteint les Antilles en 1492, un repère chronologique fondamental des grandes découvertes. 1498 correspond à l'arrivée de Vasco de Gama en Inde par le cap de Bonne-Espérance, et 1519 marque le début de l'expédition de Magellan (achevée en 1522). 1682 n'a aucun rapport avec les grandes découvertes du XVe-XVIe siècle.

  2. Dans les Lettres persanes de Montesquieu, qui sont les deux personnages voyageurs qui découvrent la société française ?

    • A.Deux explorateurs espagnols
    • B.Deux marchands vénitiens
    • C.Usbek et Rica, deux voyageurs persansBonne réponse
    • D.Deux philosophes anglais

    Réponse : C — Usbek et Rica, deux voyageurs persans

    Montesquieu imagine deux Persans, Usbek et Rica, qui écrivent des lettres à leurs proches restés en Perse en commentant les mœurs françaises qu'ils découvrent. Ce ne sont ni des marchands vénitiens, ni des philosophes anglais, ni des explorateurs espagnols : c'est ce statut d'étrangers venus de Perse qui permet le regard décentré recherché par Montesquieu.

  3. Quel philosophe imagine, dans le Discours sur l'inégalité, un « état de nature » antérieur à toute société pour comprendre l'origine des inégalités ?

    • A.RousseauBonne réponse
    • B.Diderot
    • C.Montaigne
    • D.Montesquieu

    Réponse : A — Rousseau

    C'est Rousseau, dans le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, qui construit l'hypothèse de l'état de nature. Montesquieu est l'auteur des Lettres persanes, Diderot du Supplément au voyage de Bougainville, et Montaigne, bien plus tôt, de l'essai Des cannibales : chacun de ces auteurs a une œuvre et un propos distincts.

  4. Que reproche Montaigne, dans Des cannibales, aux Européens de son temps ?

    • A.De ne pas avoir découvert le Brésil avant les explorateurs espagnols, rivaux des Portugais
    • B.D'avoir commis, en Europe même, des cruautés pires que l'anthropophagie rituelle qu'ils condamnent chez les TupinambasBonne réponse
    • C.De ne pas assez commercer avec les peuples du Nouveau Monde pour s'enrichir davantage
    • D.De parler une langue trop différente pour pouvoir vraiment échanger avec les Tupinambas

    Réponse : B — D'avoir commis, en Europe même, des cruautés pires que l'anthropophagie rituelle qu'ils condamnent chez les Tupinambas

    Montaigne renverse le jugement attendu : il estime que les tortures et les persécutions commises en Europe pendant les guerres de religion sont plus barbares que l'anthropophagie rituelle des Tupinambas. Il ne s'agit ni d'un regret sur la date de la découverte, ni d'une question commerciale, ni d'un problème de langue : c'est un jugement moral qui inverse le regard habituel.

  5. Dans le tableau comparatif entre ethnocentrisme et relativisme culturel des Lumières, à quel usage de l'Autre correspond le relativisme ?

    • A.Servir de miroir critique pour interroger sa propre sociétéBonne réponse
    • B.Ignorer totalement l'existence des autres cultures
    • C.Justifier la colonisation par la supériorité culturelle
    • D.Disqualifier systématiquement ce qui diffère de sa propre culture

    Réponse : A — Servir de miroir critique pour interroger sa propre société

    Le relativisme culturel des Lumières se sert de la découverte d'autres cultures comme d'un miroir critique, permettant d'interroger les défauts de sa propre société (inégalités, colonialisme, absolutisme religieux). Ce n'est pas une posture de disqualification systématique (propre à l'ethnocentrisme), ni un déni d'existence des autres cultures, ni une justification de la colonisation, que des auteurs comme Diderot critiquent au contraire frontalement.

  6. Pourquoi les récits des premiers voyageurs européens (avant Montaigne) décrivent-ils souvent les peuples rencontrés « par la négative » ?

    • A.Parce que les voyageurs ne savaient pas vraiment écrire correctement et se contentaient de recopier des légendes populaires déjà connues en Europe
    • B.Parce que ces récits ont tous été perdus au fil des siècles et ne nous sont connus aujourd'hui que par des résumés très incomplets rédigés bien plus tard
    • C.Parce que ces peuples refusaient réellement tout contact et toute forme d'échange commercial, culturel ou religieux avec ces explorateurs venus d'Europe
    • D.Parce qu'ils sont souvent marqués par l'ethnocentrisme, qui les pousse à définir l'autre culture par ce qui lui « manque » (religion, écriture, vêtements) plutôt que par ce qu'elle possède réellementBonne réponse

    Réponse : D — Parce qu'ils sont souvent marqués par l'ethnocentrisme, qui les pousse à définir l'autre culture par ce qui lui « manque » (religion, écriture, vêtements) plutôt que par ce qu'elle possède réellement

    L'ethnocentrisme conduit à décrire une culture différente en creux, par ce qui semble lui manquer au regard des normes européennes (pas de religion « vraie », pas d'écriture, pas de vêtements jugés décents), plutôt que dans sa cohérence propre. Cela n'a rien à voir avec un refus de contact des peuples rencontrés, une incapacité des voyageurs à écrire, ou une perte documentaire : c'est un biais de perception, pas un problème matériel.

  7. Qu'est-ce que l'ethnocentrisme ?

    • A.La tendance à juger les autres cultures à partir des normes de la sienne, considérée comme le modèle universelBonne réponse
    • B.Le fait de voyager pour découvrir d'autres pays
    • C.Une théorie économique sur le commerce entre continents
    • D.L'étude scientifique comparée de plusieurs cultures

    Réponse : A — La tendance à juger les autres cultures à partir des normes de la sienne, considérée comme le modèle universel

    L'ethnocentrisme consiste à évaluer les autres cultures en prenant sa propre culture comme référence supposée universelle ou supérieure, souvent sans même en avoir conscience. Ce n'est ni une méthode scientifique comparative, ni le simple fait de voyager, ni une théorie économique : c'est un biais de jugement culturel.

  8. Dans quel essai Montaigne développe-t-il sa réflexion sur les peuples du Brésil rencontrés par les voyageurs européens ?

    • A.Le Supplément au voyage de Bougainville
    • B.Des cannibalesBonne réponse
    • C.De l'art de persuader
    • D.Les Lettres persanes

    Réponse : B — Des cannibales

    C'est dans l'essai Des cannibales (Essais, I, 31) que Montaigne réfléchit sur les mœurs des Tupinambas du Brésil. De l'art de persuader est un texte de Pascal sur la persuasion, les Lettres persanes sont de Montesquieu, et le Supplément au voyage de Bougainville est de Diderot : ce sont des œuvres bien distinctes, d'auteurs et de siècles différents.

  9. Quel navigateur français effectue un tour du monde (1766-1769) et fait escale à Tahiti, inspirant le texte de Diderot ?

    • A.Fernand de Magellan
    • B.Vasco de Gama
    • C.Christophe Colomb
    • D.Louis-Antoine de BougainvilleBonne réponse

    Réponse : D — Louis-Antoine de Bougainville

    C'est Bougainville dont le récit de voyage à Tahiti (1766-1769) inspire directement le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot. Vasco de Gama et Magellan appartiennent à une période bien antérieure (XVe-XVIe siècle) et Christophe Colomb n'a jamais navigué jusqu'à Tahiti : ce sont des explorateurs d'une tout autre époque et d'un tout autre trajet.

  10. Dans la lettre célèbre des Lettres persanes, quelle phrase illustre la moquerie de Montesquieu envers l'ethnocentrisme parisien ?

    • A.« Comment peut-on être Persan ? »Bonne réponse
    • B.« L'enfer, c'est les autres »
    • C.« Je pense, donc je suis »
    • D.« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers »

    Réponse : A — « Comment peut-on être Persan ? »

    « Comment peut-on être Persan ? » est la formule prononcée par un badaud parisien étonné devant le costume de Rica, illustrant l'incapacité à concevoir une différence culturelle qui ne rentre pas dans ses propres normes. « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers » est une phrase de Rousseau (Du contrat social), « L'enfer, c'est les autres » vient de Sartre (Huis clos, XXe siècle), et « Je pense, donc je suis » est la formule de Descartes : trois citations d'auteurs et d'œuvres bien différents.

  11. Que dénonce le vieillard tahitien dans le Supplément au voyage de Bougainville de Diderot ?

    • A.L'absence de fruits exotiques sur l'île de Tahiti
    • B.La supériorité technologique des navires tahitiens sur les navires européens
    • C.La prétention des Européens à imposer leur religion, leurs lois de propriété et leur morale à un peuple qui vit selon d'autres règles cohérentesBonne réponse
    • D.Le manque de générosité des marins européens envers les Tahitiens

    Réponse : C — La prétention des Européens à imposer leur religion, leurs lois de propriété et leur morale à un peuple qui vit selon d'autres règles cohérentes

    Le vieillard reproche aux Européens de vouloir imposer leurs propres codes (religion, propriété, morale sexuelle) à un peuple qui a ses propres règles, tout aussi cohérentes. Ce n'est ni une question de générosité personnelle, ni de nourriture, ni de rivalité technologique navale : c'est une critique de la prétention culturelle et religieuse européenne, presque un procès du colonialisme naissant.

  12. Que signifie l'expression « regard décentré », utilisée pour qualifier les Lettres persanes ?

    • A.Un récit qui ne suit pas l'ordre chronologique des événements
    • B.Une technique de peinture utilisée pour représenter des paysages
    • C.Un texte écrit à plusieurs mains par différents auteurs
    • D.Le procédé qui consiste à faire regarder sa propre société par les yeux, supposés naïfs, d'un étrangerBonne réponse

    Réponse : D — Le procédé qui consiste à faire regarder sa propre société par les yeux, supposés naïfs, d'un étranger

    Le regard décentré consiste à faire porter sur sa propre société un regard extérieur, supposé naïf ou étonné, ce qui permet de faire ressortir des absurdités que les habitants, habitués, ne remarquent plus. Ce n'est ni une écriture collective, ni un procédé narratif de chronologie inversée, ni une technique picturale : c'est une stratégie d'argumentation par la fiction.

S'entraîner sur ce chapitre

Ce chapitre compte 34 exercices corrigés dans l'application, avec le suivi de ta progression.

Commencer les exercices