Décrire, figurer, imaginer
Première · Humanités, litt. & philo · Les représentations du monde
Les représentations du monde
Décrire et figurer : rendre le monde présent
Entre la Renaissance et les Lumières, l'Europe voit son monde s'agrandir d'un coup : terres inconnues, ciel bouleversé par la lunette, corps humain ouvert par l'anatomie. Il faut alors dire et montrer ce que la plupart des gens ne verront jamais. C'est tout l'enjeu de ce chapitre : décrire avec des mots, figurer avec des images, et — quand le réel ne suffit plus — imaginer des mondes qui n'existent pas encore.
La description : un art qui a une histoire
La rhétorique antique nommait déjà ekphrasis la description brillante d'une œuvre d'art ou d'un objet, destinée à « mettre sous les yeux » de l'auditeur. À la Renaissance, la description change de fonction : elle devient un instrument de connaissance. Les récits de voyage décrivent des peuples, des plantes et des rites ; les traités d'histoire naturelle décrivent des espèces ; les relations de découverte décrivent des côtes. Décrire, ce n'est plus seulement bien écrire : c'est constituer un savoir et le rendre transmissible.
| Geste | Support | Ce qu'il permet | Exemple de la période |
|---|---|---|---|
| Décrire | le langage | détailler, ordonner, nommer, transmettre à distance | les descriptions de peuples dans les récits de voyage |
| Figurer | l'image (gravure, carte, tableau) | faire voir d'un seul coup d'œil, montrer des rapports de forme et de place | les planches de l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert |
| Imaginer | la fiction | représenter ce qui n'existe pas, pour éprouver ou critiquer ce qui existe | L'Utopie de Thomas More (1516) |
Figurer : l'image comme argument
Aux XVe et XVIe siècles, la perspective linéaire théorisée par les peintres et architectes italiens donne à la peinture des règles géométriques : sur une surface plane, on peut construire l'illusion réglée de la profondeur. Au même moment, les cartes se mathématisent : la projection de Mercator (1569) permet aux navigateurs de tracer un cap en ligne droite — au prix d'une déformation énorme des surfaces près des pôles. Au XVIIIe siècle enfin, les planches de l'Encyclopédie figurent les gestes des métiers et le détail des machines : montrer l'outil, c'est déjà valoriser le travail manuel contre les préjugés de la noblesse.
Les représentations du monde
Imaginer : utopies, satires et pouvoirs de l'imagination
L'imagination a longtemps eu mauvaise presse : elle donne aux apparences la force du vrai et nous fait prendre nos désirs pour des réalités. Pascal la nomme d'ailleurs « maîtresse d'erreur et de fausseté ». Mais la même faculté est celle qui permet au savant de former une hypothèse, à l'architecte de concevoir un bâtiment, à l'écrivain d'inventer une cité entière pour juger la sienne. Suspecte et indispensable : c'est cette double face qu'il faut tenir.
Une famille de textes (XVIe-XVIIIe siècle)
- Thomas More, L'Utopie (1516) : une île où la propriété privée est abolie, le travail réparti, l'or méprisé. Le livre I critique frontalement l'Angleterre réelle ; le livre II décrit l'île.
- Rabelais, l'abbaye de Thélème (1534) : une utopie d'éducation, fondée sur la confiance faite à la liberté des êtres bien nés et bien instruits.
- Campanella, La Cité du Soleil (1602) : une cité concentrique gouvernée par le savoir, où l'architecture même est un livre à ciel ouvert.
- Francis Bacon, La Nouvelle Atlantide (1627) : au cœur de l'île, une institution de recherche (la Maison de Salomon) — l'utopie devient scientifique et technique.
- Cyrano de Bergerac, Les États et Empires de la Lune (1657) : le voyage cosmique sert de laboratoire à des hypothèses hardies sur l'univers et sur les croyances.
- Swift, Les Voyages de Gulliver (1726) : le voyage imaginaire bascule dans la satire — Lilliput et ses querelles minuscules renvoient l'Europe à ses propres guerres.
- Diderot, Supplément au Voyage de Bougainville (1772) : Tahiti sert de contre-modèle pour interroger nos lois, notre morale et notre rapport à la nature.
| Forme | Ce qu'elle fait | Ton dominant | Repère |
|---|---|---|---|
| Utopie | décrit une société idéale, cohérente jusqu'au détail | sérieux, mais souvent ironique | More, Bacon, Campanella |
| Satire par le voyage imaginaire | déforme notre monde (taille, mœurs) pour le rendre risible ou monstrueux | ironique, cinglant | Swift, Cyrano |
| Contre-utopie | pousse la logique du monde parfait jusqu'à en montrer l'oppression | inquiétant | genre pleinement développé au XXe siècle |
Exercices corrigés
Qui a forgé le mot « utopie » ?
- A.Thomas More, en 1516Bonne réponse
- B.Platon, dans La République
- C.Rabelais, dans Gargantua
- D.Voltaire, dans Candide
Réponse : A — Thomas More, en 1516
Le mot est un néologisme créé par Thomas More pour le titre de son livre paru en 1516. Platon décrit bien une cité idéale dans La République, mais plus de dix-huit siècles plus tôt et sans employer ce mot. Rabelais imagine Thélème en 1534, après More, et Voltaire écrit Candide en 1759.
L'Utopie de Thomas More paraît en 1516. À quel siècle appartient cette œuvre ?
- A.Le XVe siècle
- B.Le XVIIe siècle
- C.Le XVIe siècleBonne réponse
- D.Le XVIIIe siècle
Réponse : C — Le XVIe siècle
1516 appartient au XVIe siècle : le siècle « n » couvre les années 1n00 à 1n99 pour les années commençant par le chiffre précédent — concrètement, de 1501 à 1600. C'est le siècle de la Renaissance, de Rabelais et de Montaigne.
Dans quelle œuvre trouve-t-on la description de l'abbaye de Thélème ?
- A.Gargantua, de RabelaisBonne réponse
- B.L'Utopie, de Thomas More
- C.Les Essais, de Montaigne
- D.Les Voyages de Gulliver, de Swift
Réponse : A — Gargantua, de Rabelais
Thélème occupe les derniers chapitres de Gargantua (Rabelais, 1534). More décrit une île, pas une abbaye ; Montaigne écrit des essais et non une fiction descriptive ; Swift, en 1726, envoie son héros à Lilliput. Retiens le couple : Thélème = Rabelais.
Que figurent principalement les célèbres planches gravées de l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert ?
- A.Les métiers, les outils et les machinesBonne réponse
- B.Les grandes batailles du règne de Louis XV
- C.Les portraits des philosophes des Lumières
- D.Les blasons des familles nobles du royaume
Réponse : A — Les métiers, les outils et les machines
Les planches montrent les ateliers, les gestes techniques et le détail des instruments. Ce choix est en lui-même un argument des Lumières : donner une dignité intellectuelle aux arts mécaniques, longtemps méprisés au profit des arts libéraux. Figurer, ici, c'est valoriser.
Qu'est-ce qui occupe le cœur de la cité imaginée par Francis Bacon dans La Nouvelle Atlantide (1627) ?
- A.Un temple où se célèbre une religion universelle
- B.Un palais royal d'où le prince gouverne seul
- C.Une place de marché où l'or circule librement
- D.Une grande institution de recherche scientifiqueBonne réponse
Réponse : D — Une grande institution de recherche scientifique
La Maison de Salomon rassemble des savants qui observent, expérimentent et inventent pour le bien commun. Avec Bacon, l'utopie devient scientifique et technique : le bonheur de la cité repose sur la maîtrise de la nature par le savoir. C'est une inflexion majeure par rapport à More, dont l'île est d'abord un projet social.
Que signifie littéralement le mot grec qui a servi à former « utopie » ?
- A.Le lieu du bonheur
- B.Le lieu de nulle partBonne réponse
- C.La cité juste
- D.Le rêve éveillé
Réponse : B — Le lieu de nulle part
Ou-topos signifie « non-lieu », le lieu qui n'est nulle part. Attention : More joue volontairement sur l'homophonie avec eu-topos, « le lieu du bon, du bonheur ». Les deux sens sont audibles, mais la formation littérale du mot, c'est bien la négation : un lieu qui n'existe pas.
En rhétorique, que désigne le terme « ekphrasis » ?
- A.Le récit d'un voyage lointain
- B.Une comparaison filée
- C.Un discours qui cherche à convaincre
- D.La description détaillée d'une œuvre d'art ou d'un objetBonne réponse
Réponse : D — La description détaillée d'une œuvre d'art ou d'un objet
L'ekphrasis est l'exercice antique de description d'une œuvre (bouclier, tableau, statue), avec pour but de « mettre sous les yeux » de l'auditeur ce qu'il ne voit pas. Ce n'est ni un récit de voyage, ni une figure de style particulière, ni un discours argumentatif : c'est un art de faire voir par les mots.
Quelle est la devise de l'abbaye de Thélème ?
- A.« Connais-toi toi-même »
- B.« Que sais-je ? »
- C.« Fais ce que voudras »Bonne réponse
- D.« Il faut cultiver notre jardin »
Réponse : C — « Fais ce que voudras »
« Fais ce que voudras » résume le pari éducatif de Rabelais : des êtres bien nés et bien instruits n'ont pas besoin d'être contraints. « Que sais-je ? » est la devise de Montaigne, « Connais-toi toi-même » l'inscription de Delphes reprise par Socrate, et la dernière formule clôt le Candide de Voltaire.
Qu'apporte la perspective linéaire mise au point par les artistes italiens du XVe siècle ?
- A.Elle supprime tout recours au dessin préparatoire
- B.Elle construit géométriquement l'illusion de la profondeur sur une surface planeBonne réponse
- C.Elle rend la peinture indépendante de tout point de vue
- D.Elle permet enfin de peindre sans déformer aucune figure
Réponse : B — Elle construit géométriquement l'illusion de la profondeur sur une surface plane
La perspective est un procédé de construction : lignes de fuite, point de fuite, réduction réglée des tailles selon l'éloignement. Elle donne l'illusion de la profondeur — mais, loin de supprimer le point de vue, elle en fixe un, celui d'un œil unique et immobile. Elle déforme aussi les figures (raccourcis) : c'est justement son principe.
Dans Les Voyages de Gulliver, à quoi sert principalement la petitesse des habitants de Lilliput ?
- A.À montrer la supériorité naturelle des Européens
- B.À produire un effet purement comique, sans autre intention
- C.À décrire fidèlement un peuple réellement rencontré
- D.À rendre dérisoires des querelles politiques et religieuses qui sont en réalité celles de l'EuropeBonne réponse
Réponse : D — À rendre dérisoires des querelles politiques et religieuses qui sont en réalité celles de l'Europe
Le changement d'échelle est un procédé satirique : les Lilliputiens sont minuscules, mais leurs passions sont exactement les nôtres. En regardant de haut une guerre déclenchée pour le bout par lequel on casse les œufs, le lecteur est amené à regarder autrement les conflits de son propre monde. Swift ne décrit rien de réel et ne flatte certainement pas les Européens.
Quelle différence essentielle sépare la description du récit ?
- A.La description est toujours plus courte que le récit
- B.La description est fictive alors que le récit est vrai
- C.La description présente des éléments donnés comme simultanés, le récit enchaîne des actions dans le tempsBonne réponse
- D.La description n'utilise pas de verbes
Réponse : C — La description présente des éléments donnés comme simultanés, le récit enchaîne des actions dans le temps
Décrire, c'est déplier dans le texte ce qui est censé coexister au même instant (un lieu, un objet, un visage) ; raconter, c'est ordonner des événements successifs. La longueur ne prouve rien — certaines descriptions occupent des chapitres entiers — et la description emploie évidemment des verbes, souvent à l'imparfait ou au présent.
Pascal appelle l'imagination « maîtresse d'erreur et de fausseté ». Que lui reproche-t-il ?
- A.De ne produire que des images floues et imprécises
- B.De donner aux apparences la force du vrai et de nous gouverner à notre insuBonne réponse
- C.D'être une faculté réservée aux poètes
- D.D'être totalement inutile à la connaissance
Réponse : B — De donner aux apparences la force du vrai et de nous gouverner à notre insu
Le reproche de Pascal n'est pas la faiblesse de l'imagination, c'est sa puissance : elle habille l'apparence des prestiges du vrai, et elle emporte même les esprits qui se croient raisonnables. C'est une critique de son autorité, pas de son manque de netteté — et Pascal ne dit pas qu'elle est réservée aux poètes.
S'entraîner sur ce chapitre
Ce chapitre compte 35 exercices corrigés dans l'application, avec le suivi de ta progression.
Commencer les exercices