Aller au contenu

L'homme et l'animal

Première · Humanités, litt. & philo · Les représentations du monde

Les représentations du monde

Tracer la frontière : Montaigne, Descartes et la question de la bête

Qu'est-ce qui sépare l'homme de l'animal ? La question paraît simple ; elle est en réalité un piège magnifique. Selon le critère qu'on retient — le langage, la raison, l'outil, le rire, la conscience de la mort, la sensibilité — la frontière se déplace, et parfois disparaît. Entre la Renaissance et les Lumières, cette question devient brûlante : les récits de voyage rapportent des singes troublants, l'anatomie compare les squelettes, et les philosophes s'affrontent sur ce que « penser » veut dire.

Montaigne : et si notre supériorité n'était qu'une présomption ?

Dans l'Apologie de Raymond Sebond (Essais, II, 12), Montaigne renverse la question. Plutôt que de démontrer la supériorité de l'homme, il l'interroge : sur quoi repose-t-elle ? Il observe que les bêtes communiquent, s'organisent, soignent, choisissent — et il remarque, dans une page fameuse sur sa chatte, qu'il ne sait pas lequel des deux joue avec l'autre. Le point est décisif : nous jugeons les animaux depuis notre point de vue, avec nos critères, et nous appelons « supériorité » ce qui n'est peut-être qu'une ignorance de leur monde. Montaigne nomme cela notre présomption : la plus naturelle et la plus originelle de nos maladies.

Descartes : le langage comme preuve

Dans la cinquième partie du Discours de la méthode (1637), Descartes soutient exactement l'inverse. Le corps, dit-il, est une machine remarquablement agencée ; les bêtes, qui n'ont que ce corps, agissent par la seule disposition de leurs organes, comme une horloge marque l'heure sans savoir l'heure. Sa preuve est linguistique : jamais un animal, même infirme, ne compose de signes nouveaux pour répondre à un sens quelconque, alors que l'homme le plus démuni y parvient. Une pie peut apprendre des mots ; elle ne parle pas, car elle ne dit pas ce qu'elle pense. Le langage est donc le signe d'une pensée — et cette pensée, seul l'homme la possède.

AuteurPositionCritère décisifConséquence
Montaigne (1580)La frontière est incertaineaucun critère ne résiste vraiment à l'examenmodestie : rabattre l'orgueil humain
Descartes (1637)La frontière est nette et absoluele langage, signe de la penséel'animal n'a ni pensée ni âme : il est machine
La Fontaine (1679)Position intermédiaireles bêtes sentent et connaissent, sans raisonner comme nousréfuter l'animal-machine sans faire de la bête un humain
Condillac (1755)Continuité par la sensationla sensation, source de toute connaissanceles bêtes ont des idées et une mémoire, à un degré moindre

Les représentations du monde

L'animal dans la littérature et dans la morale

L'animal n'est pas seulement un objet de théorie : il est, depuis toujours, une figure par laquelle l'homme se représente lui-même. Bestiaires médiévaux, fables, blasons, contes : l'animal parle de nous. Puis, à partir du XVIIIe siècle, une autre question monte, qui n'est plus de savoir ce qu'il est, mais ce que nous lui devons.

L'animal comme masque : la fable

Dans Les Animaux malades de la peste, La Fontaine convoque une cour animale : le lion s'accuse d'avoir dévoré des moutons — et son entourage l'absout aussitôt ; l'âne avoue avoir brouté un peu d'herbe dans un pré — et il est condamné. Le procédé est limpide : l'animal permet de peindre la société, la flatterie des courtisans et l'injustice des puissants sans nommer personne. Sous la monarchie absolue, ce masque n'est pas un ornement : c'est une condition de possibilité de la critique. « Selon que vous serez puissant ou misérable » — le vers, resté proverbial, dit une vérité politique, pas une vérité zoologique.

De la raison à la souffrance : le déplacement du XVIIIe siècle

Rousseau, dans la préface du Discours sur l'origine de l'inégalité (1755), remarque que les bêtes participent en quelque manière au droit naturel, non parce qu'elles sont raisonnables, mais parce qu'elles sont sensibles : à ce titre, nous leur devons de ne pas les maltraiter inutilement. Quelques décennies plus tard, Bentham formule la question devenue célèbre : la vraie interrogation n'est pas « peuvent-ils raisonner ? », ni « peuvent-ils parler ? », mais « peuvent-ils souffrir ? ». Le critère bascule : ce n'est plus l'intelligence qui donne droit à la considération morale, c'est la capacité d'éprouver.

Critère proposéDéfenseur typiqueCe qu'il exclutObjection classique
Le langageDescartestous les animauxd'autres espèces communiquent de façon complexe
La raison, la réflexiontradition classiqueles animaux, mais aussi les nourrissonsle critère exclurait des humains qu'on refuse d'exclure
La sensibilité, la douleurRousseau, Benthamles êtres non sentantsoù placer exactement le seuil de la sensibilité ?
La continuité biologiqueDarwin (1871)rien : elle refuse la coupureune différence de degré peut-elle fonder une égalité morale ?

Exercices corrigés

  1. À quel philosophe attribue-t-on la thèse de l'« animal-machine » ?

    • A.Montaigne
    • B.DescartesBonne réponse
    • C.Rousseau
    • D.La Fontaine

    Réponse : B — Descartes

    C'est Descartes qui soutient que les bêtes agissent par la seule disposition de leurs organes, comme une horloge. Montaigne, La Fontaine et Rousseau se situent tous, à des titres divers, du côté de la contestation de cette coupure absolue.

  2. Quel critère Descartes retient-il comme preuve décisive de la différence entre l'homme et l'animal ?

    • A.La station debout, souvent présentée à tort comme le propre de l'homme face aux animaux
    • B.L'usage d'outils, une capacité qu'on croit à tort réservée à l'espèce humaine
    • C.Le langage, c'est-à-dire la capacité de composer des signes pour répondre à tout sensBonne réponse
    • D.La capacité d'éprouver la douleur, critère qui sera surtout invoqué par les adversaires de Descartes

    Réponse : C — Le langage, c'est-à-dire la capacité de composer des signes pour répondre à tout sens

    Descartes insiste : même l'homme le plus démuni invente des signes pour se faire comprendre, alors qu'aucune bête, si bien organisée soit-elle, n'en fait autant. Une pie peut répéter des mots, mais elle ne dit pas ce qu'elle pense. La station debout et l'outil ne sont pas ses critères, et la douleur sera au contraire le critère de ses adversaires.

  3. Selon Bentham, quelle est la bonne question à poser au sujet des animaux ?

    • A.« Peuvent-ils souffrir ? »Bonne réponse
    • B.« Peuvent-ils raisonner ? »
    • C.« Peuvent-ils parler ? »
    • D.« Peuvent-ils nous être utiles ? »

    Réponse : A — « Peuvent-ils souffrir ? »

    Bentham écarte explicitement les deux critères classiques — raisonner et parler — pour leur substituer la capacité de souffrir. Ce déplacement est décisif : il fait de la sensibilité, et non de l'intelligence, le titre à être pris en compte moralement.

  4. Sur quoi Rousseau fonde-t-il l'idée que nous avons des devoirs envers les animaux ?

    • A.Sur leur utilité économique pour l'agriculture
    • B.Sur leur capacité à conclure des contrats
    • C.Sur leur intelligence, comparable à la nôtre
    • D.Sur leur sensibilité, qui les fait participer au droit naturelBonne réponse

    Réponse : D — Sur leur sensibilité, qui les fait participer au droit naturel

    Dans la préface du Discours sur l'origine de l'inégalité, Rousseau explique que les bêtes, parce qu'elles sont sensibles, doivent participer en quelque manière au droit naturel : nous leur devons de ne pas les maltraiter inutilement. Ce n'est ni un argument d'utilité, ni un argument d'intelligence — et un animal ne saurait évidemment passer contrat.

  5. Quel est l'apport majeur de Buffon avec son Histoire naturelle ?

    • A.Décrire les espèces dans une vaste histoire naturelle, écrite dans une langue littéraire et accessibleBonne réponse
    • B.Démontrer expérimentalement l'existence de l'âme animale, thèse qu'il aurait défendue contre Descartes
    • C.Inventer le microscope, pourtant déjà utilisé par les savants un siècle avant sa naissance
    • D.Fonder la théorie de la sélection naturelle, qu'un autre naturaliste développera un siècle plus tard

    Réponse : A — Décrire les espèces dans une vaste histoire naturelle, écrite dans une langue littéraire et accessible

    Buffon donne au XVIIIe siècle une somme descriptive immense, remarquable par son style : le savoir sur les animaux devient une lecture. Il ne démontre rien sur l'âme des bêtes, n'invente pas le microscope (antérieur d'un siècle) et ne fonde pas la sélection naturelle, qui est l'œuvre de Darwin en 1859.

  6. Que soutient Darwin en 1871 à propos de la différence entre l'homme et les animaux supérieurs ?

    • A.Qu'elle est une différence de degré et non de natureBonne réponse
    • B.Qu'elle est une différence de nature absolue
    • C.Qu'elle n'existe sous aucun rapport
    • D.Qu'elle tient uniquement à la possession d'une âme

    Réponse : A — Qu'elle est une différence de degré et non de nature

    Dans La Filiation de l'homme, Darwin admet des écarts considérables — le langage, la morale — mais il les pense comme des degrés sur une échelle continue, non comme un abîme métaphysique. Il ne nie donc pas la différence : il en change le statut, ce qui suffit à ébranler la coupure cartésienne.

  7. Dans une copie, un élève écrit : « Puisque Descartes dit que les animaux ne pensent pas, il autorise donc à les faire souffrir. » Où est le défaut de raisonnement ?

    • A.Descartes n'aborde jamais la question animale dans son œuvre, si bien qu'aucune citation de ce genre ne peut vraiment lui être attribuée
    • B.L'élève confond Descartes et Malebranche, qui serait le seul des deux à avoir vraiment théorisé l'absence de pensée chez les animaux
    • C.L'élève transforme une thèse sur ce qu'est l'animal en une prescription morale, alors qu'aucune règle de conduite de ce genre n'est tirée par DescartesBonne réponse
    • D.L'élève se trompe simplement de siècle en situant Descartes au XVIIIe siècle, confusion fréquente avec les philosophes des Lumières

    Réponse : C — L'élève transforme une thèse sur ce qu'est l'animal en une prescription morale, alors qu'aucune règle de conduite de ce genre n'est tirée par Descartes

    Le glissement est logique, pas historique : d'un énoncé descriptif (« l'animal n'a pas de pensée ») on ne peut pas déduire mécaniquement un énoncé normatif (« il est permis de le faire souffrir »). Ce passage exige une prémisse morale supplémentaire, que Descartes ne pose pas. Repérer ce type de saut entre le fait et le droit est exactement ce qu'on attend en HLP.

  8. Dans quelle œuvre Descartes expose-t-il sa thèse sur les bêtes ?

    • A.Le Discours de la méthode (1637)Bonne réponse
    • B.Les Essais (1580)
    • C.L'Émile (1762)
    • D.Les Fables (1668)

    Réponse : A — Le Discours de la méthode (1637)

    C'est la cinquième partie du Discours de la méthode qui contient le développement sur le corps-machine et sur les bêtes. Les Essais sont de Montaigne, l'Émile de Rousseau, les Fables de La Fontaine : ne mélange pas ces quatre repères, ils reviennent constamment dans ce chapitre.

  9. Dans quelle partie des Essais Montaigne développe-t-il longuement la comparaison entre l'homme et les bêtes, notamment à propos de sa chatte ?

    • A.Des coches
    • B.Au lecteur
    • C.De l'institution des enfants
    • D.L'Apologie de Raymond SebondBonne réponse

    Réponse : D — L'Apologie de Raymond Sebond

    C'est dans l'Apologie de Raymond Sebond (livre II, chapitre 12), le plus long chapitre des Essais, que Montaigne s'attaque à la présomption humaine et compare nos facultés à celles des animaux. « De l'institution des enfants » traite de l'éducation, « Des coches » de la conquête du Nouveau Monde.

  10. Quel auteur du XVIIe siècle met en scène des animaux pour peindre les mœurs de la cour et de la société ?

    • A.Bossuet
    • B.La FontaineBonne réponse
    • C.Pascal
    • D.Corneille

    Réponse : B — La Fontaine

    Les Fables de La Fontaine donnent au lion, au renard ou à l'âne des rôles sociaux transparents. Bossuet est un prédicateur, Pascal un penseur et savant, Corneille un dramaturge : aucun d'eux ne construit une œuvre sur ce dispositif animalier.

  11. Dans le Discours à Madame de La Sablière, quelle thèse La Fontaine conteste-t-il ?

    • A.L'idée que les animaux seraient supérieurs à l'homme
    • B.La classification des espèces proposée par Linné
    • C.La thèse cartésienne de l'animal-machineBonne réponse
    • D.La théorie de l'évolution

    Réponse : C — La thèse cartésienne de l'animal-machine

    La Fontaine y oppose à Descartes des conduites animales trop finement adaptées pour n'être que des jeux de ressorts : le cerf qui brouille sa piste, les perdrix qui feignent d'être blessées. Attention à la chronologie : Linné est postérieur, et la théorie de l'évolution date du XIXe siècle — La Fontaine écrit en 1679.

  12. Qu'appelle-t-on « anthropocentrisme » ?

    • A.La croyance en l'origine animale de l'homme
    • B.La disposition à placer l'homme au centre et à en faire la mesure de toute choseBonne réponse
    • C.L'étude scientifique des sociétés humaines
    • D.Le refus de toute différence entre l'homme et l'animal

    Réponse : B — La disposition à placer l'homme au centre et à en faire la mesure de toute chose

    Le mot est formé sur anthropos, l'homme, et « centre ». C'est justement cette disposition que Montaigne attaque sous le nom de présomption : nous jugeons du monde à partir de nous, puis nous appelons supériorité ce que nous y avons mis. La dernière proposition en est plutôt le contraire.

S'entraîner sur ce chapitre

Ce chapitre compte 35 exercices corrigés dans l'application, avec le suivi de ta progression.

Commencer les exercices