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Création, continuités et ruptures

Terminale · Humanités, litt. & philo · L'Humanité en question

L'Humanité en question — approche philosophique

Qu'est-ce que créer ? Bergson et Benjamin

Créer une œuvre, est-ce assembler des éléments déjà existants selon des règles connues, ou faire surgir quelque chose de véritablement nouveau, imprévisible avant même d'exister ? Et que devient une œuvre lorsque la technique permet de la reproduire à l'infini, en la sortant de son lieu et de son moment d'origine ? Ce chapitre croise deux questions : la nature de l'acte créateur (Bergson) et le destin de l'œuvre à l'ère de sa reproduction technique (Benjamin).

Benjamin : l'œuvre d'art perd son « aura »

Dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1935), Walter Benjamin observe que la photographie puis le cinéma bouleversent le statut de l'œuvre d'art. Une œuvre traditionnelle (un tableau, une sculpture) possède une aura : une présence unique, liée à son ici et maintenant, à son inscription dans une tradition et parfois un rituel (religieux, par exemple). Or la reproduction technique permet de multiplier des copies identiques, détachées de tout lieu et moment uniques : l'aura se dépérit. Benjamin ne pleure pas simplement cette perte : il y voit aussi une possibilité nouvelle — l'œuvre reproductible peut atteindre des publics massifs, se démocratiser, et son rapport au spectateur change de nature : de la contemplation quasi rituelle, on passe à un usage plus actif, plus critique, voire politique de l'image.

NotionPenseurIdée clé
Élan vitalBergson (1907)la création est une nouveauté imprévisible, non une combinaison d'éléments déjà connus
AuraBenjamin (1935)présence unique d'une œuvre, liée à un ici et maintenant, à une tradition
Reproductibilité techniqueBenjamin (1935)la copie multipliée fait dépérir l'aura mais démocratise l'accès à l'œuvre
Valeur cultuelle / valeur d'expositionBenjamin (1935)l'œuvre passe d'un usage quasi rituel à un usage massifié, exposable à tous

L'Humanité en question — approche artistique et littéraire

Les avant-gardes du XXe siècle : rupture et retour à l'ordre

Le début du XXe siècle est marqué par une série de ruptures esthétiques spectaculaires : le cubisme bouleverse la représentation picturale, le surréalisme conteste la raison au nom de l'inconscient, la musique choque son public. Mais ces ruptures ne sont jamais absolues : elles cohabitent avec des continuités, des retours volontaires à des formes plus classiques, montrant que création rime rarement avec table rase totale.

Le cubisme : voir plusieurs points de vue à la fois

En 1907, Picasso peint Les Demoiselles d'Avignon, tableau considéré comme précurseur du cubisme, mouvement qu'il développe ensuite avec Georges Braque. Le cubisme rompt avec la perspective traditionnelle héritée de la Renaissance : au lieu de représenter un objet depuis un seul point de vue fixe, les formes sont décomposées et recomposées comme si plusieurs angles de vision coexistaient sur la même toile. Cette rupture n'est pas un rejet gratuit de la tradition : elle répond à une question posée depuis des siècles à la peinture — comment représenter en deux dimensions un monde à trois dimensions ? — en refusant la solution unique de la perspective classique.

Le surréalisme : l'inconscient au service de la création

Dans le Manifeste du surréalisme (1924), André Breton définit le surréalisme comme un « automatisme psychique pur », par lequel on se propose d'exprimer le fonctionnement réel de la pensée, en dehors de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Directement inspiré des découvertes de Freud sur l'inconscient, le mouvement pratique l'écriture automatique : écrire le plus vite possible, sans réfléchir ni corriger, pour laisser affleurer des images inattendues, plus proches du rêve que de la logique éveillée. L'ambition de Breton est de réconcilier le rêve et la réalité en une « surréalité » plus vraie que le réel perçu par la seule raison.

Œuvre / événementCe qui est rompuCe qui se prolonge malgré tout
Picasso, Les Demoiselles d'Avignon (1907)la perspective classique uniquela question picturale de représenter le volume, posée depuis la Renaissance
Stravinsky, Le Sacre du printemps (1913)l'harmonie et les rythmes réguliers attendusl'orchestre symphonique traditionnel, non remplacé par d'autres instruments
Breton, Manifeste du surréalisme (1924)le contrôle rationnel de l'écriturel'écriture elle-même comme moyen d'expression, et le lien avec la science (Freud)
« Retour à l'ordre » des années 1920 (Picasso, Stravinsky)l'avant-garde radicale de la décennie précédenteun retour assumé à des formes classiques (mythologie, formes musicales du XVIIIe siècle)

Le « retour à l'ordre » : la continuité après la rupture

Après la Première Guerre mondiale, plusieurs artistes qui avaient porté les avant-gardes les plus radicales opèrent un retour à l'ordre : Picasso peint, dans les années 1920, des figures massives et sereines d'inspiration antique, aux formes presque classiques ; Stravinsky compose des œuvres néoclassiques comme Pulcinella (1920), reprenant des thèmes du XVIIIe siècle. Ce mouvement montre qu'une même génération d'artistes peut, tour à tour, rompre radicalement avec la tradition puis y revenir consciemment : la création artistique n'est donc jamais un progrès linéaire de rupture en rupture, mais un mouvement fait d'avancées et de retours assumés.

Exercices corrigés

  1. En 1924, dans quel texte André Breton définit-il le surréalisme comme un « automatisme psychique pur » ?

    • A.Nadja, un récit paru en 1928
    • B.L'Amour fou, paru en 1937
    • C.Le Manifeste du surréalismeBonne réponse
    • D.Les Champs magnétiques

    Réponse : C — Le Manifeste du surréalisme

    C'est dans le Manifeste du surréalisme (1924) que Breton définit le mouvement par cette formule célèbre. Nadja (1928) et L'Amour fou (1937) sont d'autres œuvres de Breton, mais postérieures au manifeste fondateur ; Les Champs magnétiques (1919) est un recueil d'écriture automatique écrit avec Philippe Soupault, antérieur au manifeste.

  2. En quoi peut-on dire que Bergson et Benjamin abordent deux questions complémentaires plutôt que concurrentes sur la création ?

    • A.Ils traitent en réalité de la même question sous un vocabulaire simplement différent, sans aucune nuance entre eux ni aucune spécificité propre à chacun des deux auteurs
    • B.Bergson et Benjamin se contredisent totalement sur la nature même de l'art et ne peuvent donc absolument pas être étudiés conjointement dans un même travail de recherche
    • C.Bergson interroge la nature de l'acte créateur lui-même (sa nouveauté radicale), tandis que Benjamin interroge le destin de l'œuvre une fois créée, à l'ère de sa reproduction technique — deux moments distincts et complémentairesBonne réponse
    • D.Aucun des deux ne s'intéresse réellement à l'art, mais plutôt à la politique de leur époque et aux rapports de force économiques entre les classes sociales de leur temps

    Réponse : C — Bergson interroge la nature de l'acte créateur lui-même (sa nouveauté radicale), tandis que Benjamin interroge le destin de l'œuvre une fois créée, à l'ère de sa reproduction technique — deux moments distincts et complémentaires

    Bergson s'intéresse à l'acte de création lui-même, à ce qui fait qu'une œuvre est une nouveauté radicale et non une simple combinaison ; Benjamin s'intéresse à ce qui arrive à l'œuvre une fois créée, quand la technique permet sa reproduction massive. Ces deux focales — l'acte de création et le destin de l'œuvre — se complètent plutôt qu'elles ne s'opposent.

  3. Selon Bergson dans L'Évolution créatrice (1907), qu'est-ce qui caractérise une création véritable ?

    • A.Une simple combinaison d'éléments déjà connus, assemblés selon des règles fixes
    • B.Un phénomène qui ne concerne que la nature, jamais l'art
    • C.Un processus entièrement mécanique et prévisible
    • D.Une nouveauté radicale et imprévisible, non déductible à l'avance de ce qui existait avant elleBonne réponse

    Réponse : D — Une nouveauté radicale et imprévisible, non déductible à l'avance de ce qui existait avant elle

    Pour Bergson, la véritable création — qu'elle soit celle de la vie ou celle de l'art — apporte une nouveauté radicale, imprévisible à partir des causes antérieures. S'il ne s'agissait que d'assembler des éléments déjà connus selon des règles fixes, on pourrait la prévoir à l'avance, ce qui contredit l'idée même de création.

  4. Dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique (1935), que désigne le mot « aura » chez Walter Benjamin ?

    • A.La présence unique d'une œuvre, liée à son ici et maintenant, à son inscription dans une traditionBonne réponse
    • B.La beauté formelle d'une œuvre, indépendamment de tout contexte
    • C.Un halo de lumière peint autour des personnages sacrés
    • D.La valeur marchande d'une œuvre d'art

    Réponse : A — La présence unique d'une œuvre, liée à son ici et maintenant, à son inscription dans une tradition

    L'aura, chez Benjamin, désigne la présence unique de l'œuvre originale, liée à son lieu et à son moment d'existence, ainsi qu'à son inscription dans une tradition parfois rituelle. Ce n'est ni une simple question de beauté formelle, ni un halo peint, ni une valeur marchande.

  5. Quel tableau de Picasso, peint en 1907, est considéré comme précurseur du cubisme ?

    • A.Guernica
    • B.Les Demoiselles d'AvignonBonne réponse
    • C.La Guerre et la Paix
    • D.Le Vieux Guitariste aveugle

    Réponse : B — Les Demoiselles d'Avignon

    Les Demoiselles d'Avignon (1907) sont considérées comme l'œuvre annonciatrice du cubisme, mouvement que Picasso développera ensuite avec Georges Braque. Guernica, œuvre bien plus tardive (1937), appartient à une autre période de Picasso.

  6. Quel événement musical a provoqué un scandale retentissant lors de sa première représentation en 1913 ?

    • A.Pulcinella de Stravinsky
    • B.La Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák
    • C.Le Boléro de Ravel
    • D.Le Sacre du printemps de StravinskyBonne réponse

    Réponse : D — Le Sacre du printemps de Stravinsky

    La première du Sacre du printemps de Stravinsky, au Théâtre des Champs-Élysées en 1913, a provoqué un scandale célèbre en raison de ses dissonances et de sa chorégraphie heurtée. Pulcinella (1920) est une œuvre néoclassique bien plus consensuelle du même compositeur.

  7. Que fait dépérir, selon Benjamin, la reproduction technique d'une œuvre d'art ?

    • A.Son aura, sa présence unique liée à un ici et maintenantBonne réponse
    • B.La beauté de l'œuvre elle-même
    • C.Sa valeur historique documentaire
    • D.Sa capacité à être vue par le public

    Réponse : A — Son aura, sa présence unique liée à un ici et maintenant

    La reproduction technique multiplie des copies détachées de tout lieu et moment uniques, ce qui fait dépérir l'aura de l'œuvre — sa présence unique et son inscription dans une tradition. Elle ne détruit pas sa beauté ni, au contraire, empêche sa diffusion : elle en démocratise même l'accès.

  8. En quoi le cubisme rompt-il avec la peinture classique héritée de la Renaissance ?

    • A.Il abandonne totalement la couleur au profit du noir et blanc
    • B.Il rejette la représentation depuis un seul point de vue fixe, en faisant coexister plusieurs angles de vision sur une même toileBonne réponse
    • C.Il refuse de représenter des personnages humains
    • D.Il se limite à la peinture de paysages ruraux

    Réponse : B — Il rejette la représentation depuis un seul point de vue fixe, en faisant coexister plusieurs angles de vision sur une même toile

    Le cubisme rompt avec la perspective classique, qui impose un point de vue unique et fixe, en décomposant et recomposant les formes comme si plusieurs angles de vision coexistaient simultanément sur la toile. Il ne s'agit ni d'un rejet de la couleur, ni d'un refus des personnages humains.

  9. Qu'est-ce que l'écriture automatique, pratiquée par les surréalistes ?

    • A.Une écriture soigneusement corrigée et relue plusieurs fois
    • B.Une écriture générée mécaniquement par une machine
    • C.Une écriture rapide, sans réflexion ni contrôle rationnel, censée exprimer le fonctionnement réel de la penséeBonne réponse
    • D.Une technique réservée exclusivement à la poésie classique

    Réponse : C — Une écriture rapide, sans réflexion ni contrôle rationnel, censée exprimer le fonctionnement réel de la pensée

    L'écriture automatique consiste à écrire le plus vite possible, sans réfléchir ni corriger, pour laisser affleurer des images inattendues échappant au contrôle de la raison — directement inspirée par les découvertes de Freud sur l'inconscient. Ce n'est en rien une écriture mécanique produite par une machine.

  10. Que désigne l'expression « retour à l'ordre » dans les années 1920 ?

    • A.Un mouvement politique autoritaire sans lien avec l'art
    • B.L'interdiction officielle du cubisme et du surréalisme par les autorités françaises
    • C.Un genre musical inventé après la Seconde Guerre mondiale
    • D.Le fait que certains artistes ayant porté l'avant-garde radicale reviennent, dans les années 1920, à des formes plus classiquesBonne réponse

    Réponse : D — Le fait que certains artistes ayant porté l'avant-garde radicale reviennent, dans les années 1920, à des formes plus classiques

    Le « retour à l'ordre » désigne le fait que des artistes comme Picasso ou Stravinsky, après avoir porté des ruptures esthétiques radicales, reviennent dans les années 1920 à des formes plus classiques (figures antiques sereines, formes musicales du XVIIIe siècle) — un mouvement esthétique, pas une mesure politique officielle.

  11. Selon Benjamin, quel changement d'usage accompagne le passage de la valeur cultuelle à la valeur d'exposition d'une œuvre ?

    • A.L'œuvre, jadis liée à un usage quasi rituel, devient massivement exposable et accessible à un large publicBonne réponse
    • B.L'œuvre devient totalement invisible au public
    • C.L'œuvre perd toute valeur, y compris marchande
    • D.La technique n'a aucun effet sur l'usage des œuvres

    Réponse : A — L'œuvre, jadis liée à un usage quasi rituel, devient massivement exposable et accessible à un large public

    Benjamin observe que la reproductibilité technique déplace l'usage de l'œuvre : d'un rapport quasi rituel, réservé à un contexte précis (valeur cultuelle), on passe à une exposition massifiée, accessible à un large public (valeur d'exposition). Ce déplacement ne rend pas l'œuvre invisible, bien au contraire.

  12. Pourquoi peut-on dire que le cubisme ne surgit pas totalement « de rien » malgré sa radicalité ?

    • A.Parce qu'il copie exactement les tableaux de la Renaissance
    • B.Parce qu'il répond à une question picturale ancienne — comment représenter le volume en deux dimensions — en proposant une solution différente de la perspective classiqueBonne réponse
    • C.Parce que Picasso n'a jamais réellement innové
    • D.Parce que le cubisme n'a aucun rapport avec la question de la représentation

    Réponse : B — Parce qu'il répond à une question picturale ancienne — comment représenter le volume en deux dimensions — en proposant une solution différente de la perspective classique

    Le cubisme s'inscrit dans une question posée depuis des siècles à la peinture : comment rendre le volume et l'espace sur une surface plane ? Il y répond différemment de la perspective classique, mais ne surgit pas hors de tout contexte : c'est une rupture qui prolonge, en la déplaçant, une interrogation ancienne.

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