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Les expressions de la sensibilité

Terminale · Humanités, litt. & philo · La recherche de soi

La recherche de soi — approche philosophique

Sentir avant de raisonner : le sentiment comme accès à soi

Pendant longtemps, la philosophie a placé la raison au sommet, et relégué les émotions au rang de perturbations à maîtriser. Mais à partir du XVIIIe siècle, un mouvement s'affirme : et si le sentiment — la joie, le plaisir esthétique, la sympathie pour autrui — était une voie d'accès à soi et au monde au moins aussi précieuse que le raisonnement ? Ce chapitre explore comment la sensibilité cesse d'être vue comme un simple bruit de fond pour devenir un objet philosophique à part entière.

Rousseau et le « sentiment de l'existence »

Dans Les Rêveries du promeneur solitaire (posthume, 1782), notamment la cinquième promenade, Rousseau décrit un état rare : assis dans une barque sur le lac de Bienne, il ne pense à rien de précis, ne désire rien, ne regrette rien ; il éprouve seulement le sentiment de sa propre existence, un bonheur qui ne dépend d'aucun objet extérieur. Ce sentiment se suffit à lui-même : il n'a besoin ni de raisonnement, ni même de contenu particulier. Rousseau en fait une expérience de bonheur supérieure à celle que procurent les plaisirs ordinaires, justement parce qu'elle échappe au manque et au désir.

Kant et le sentiment du sublime

Dans la Critique de la faculté de juger (1790), Kant distingue le beau, qui procure un plaisir calme devant une forme harmonieuse, et le sublime, sentiment mêlé de plaisir et de déplaisir devant ce qui dépasse notre imagination : une tempête, un ciel étoilé, une montagne vertigineuse. Face à l'immensité ou à la puissance de la nature, notre imagination échoue d'abord à tout saisir (déplaisir), puis notre raison, elle, conçoit ce qui dépasse les sens (plaisir) : le sublime révèle donc, paradoxalement, la supériorité de notre raison sur la nature qui nous écrase pourtant physiquement. Le sentiment esthétique n'est donc pas un simple plaisir des sens : il engage toute notre faculté de juger.

NotionPenseurCe qu'elle révèle
Sentiment de l'existenceRousseau (1782)un bonheur qui se suffit à lui-même, sans objet ni désir
SublimeKant (1790)la supériorité de la raison sur une nature qui dépasse nos sens
SympathieHume (1739-1740)le fondement affectif, non seulement rationnel, du jugement moral
Affect (joie/tristesse)Spinoza (1677)l'augmentation ou la diminution de notre puissance d'agir

La recherche de soi — approche littéraire

Le lyrisme romantique : dire le moi et ses émotions

Si un mouvement littéraire a fait de l'expression des sentiments son programme, c'est le romantisme, qui domine la poésie et le roman français de la fin du XVIIIe siècle aux années 1850. Contre le classicisme, qui valorisait la retenue et les règles impersonnelles, les romantiques revendiquent le droit de dire « je », d'exposer leurs émotions les plus intimes — joie, deuil, amour, mélancolie — comme matière légitime de la littérature.

Lamartine et la méditation élégiaque

Avec les Méditations poétiques (1820), et notamment le poème « Le Lac », Lamartine invente une poésie qui épanche directement le sentiment personnel : le deuil d'un amour perdu, la fuite du temps, le désir impossible d'arrêter l'instant heureux. Le poète s'adresse directement à la nature (le lac, les rochers) comme à des témoins et des confidents de sa douleur — procédé caractéristique du lyrisme romantique, où le paysage extérieur devient le miroir d'un état intérieur.

Musset et le « mal du siècle »

Dans La Confession d'un enfant du siècle (1836), Musset diagnostique un mal collectif chez les jeunes gens de sa génération, nés après les guerres napoléoniennes : un sentiment de vide, de désillusion et d'inutilité, faute d'idéal à leur mesure — ce qu'on nomme le « mal du siècle ». Cette souffrance n'est pas seulement individuelle : elle traduit un rapport tendu entre une génération et une Histoire qui l'a laissée sans grande cause à embrasser. L'écriture devient alors le moyen d'exposer, presque cliniquement, une souffrance qui touche toute une époque.

Auteur / œuvreSentiment expriméProcédé littéraire
Lamartine, « Le Lac » (1820)deuil amoureux, fuite du tempsapostrophe à la nature, confidente du poète
Musset, Confession d'un enfant du siècle (1836)mal du siècle, désillusion générationnellerécit à la première personne, mêlant intime et histoire collective
Hugo, Les Contemplations (1856)deuil paternel (mort de Léopoldine)recueil organisé en « avant » et « après » le deuil
Baudelaire, Les Fleurs du Mal (1857)spleen, mélancolie modernetension entre « spleen » et « idéal », images inattendues

Baudelaire : le spleen, une sensibilité moderne

Avec Les Fleurs du Mal (1857), Baudelaire prolonge et déplace le lyrisme romantique : le spleen n'est plus seulement la mélancolie personnelle d'un individu, mais une expérience presque métaphysique de l'ennui, de l'enfermement et du temps qui pèse, propre à l'homme moderne des grandes villes. Le recueil oppose sans cesse le « spleen » à l'« idéal » — l'aspiration vers la beauté, l'ailleurs, l'infini — sans jamais résoudre cette tension : la sensibilité baudelairienne vit précisément de cet écart entre le dégoût du réel et le désir d'autre chose.

Exercices corrigés

  1. Quel mouvement littéraire revendique le droit de dire « je » et d'exposer ses émotions personnelles comme matière légitime de la littérature ?

    • A.Le classicisme
    • B.Le naturalisme
    • C.Le surréalisme
    • D.Le romantismeBonne réponse

    Réponse : D — Le romantisme

    Le romantisme, en réaction contre le classicisme et sa retenue impersonnelle, fait de l'expression du moi et de ses émotions intimes (deuil, amour, mélancolie) l'un de ses principes fondateurs. Le naturalisme, plus tardif, vise au contraire une observation quasi scientifique et objective de la société.

  2. Dans Les Contemplations de Hugo, autour de quel événement le recueil est-il structuré ?

    • A.La mort de sa fille Léopoldine, noyée en 1843Bonne réponse
    • B.La Révolution française et ses bouleversements
    • C.Son exil politique loin de la France pendant vingt ans
    • D.Son mariage avec Adèle Foucher, au début de sa vie

    Réponse : A — La mort de sa fille Léopoldine, noyée en 1843

    Les Contemplations sont organisées en deux parties, « Autrefois » et « Aujourd'hui », séparées par le deuil de Léopoldine, fille de Hugo morte noyée en 1843. Ce deuil structure profondément l'architecture du recueil, notamment dans des poèmes comme « Demain, dès l'aube... ».

  3. Quel procédé littéraire Lamartine utilise-t-il dans « Le Lac » pour exprimer son deuil ?

    • A.Un dialogue théâtral entre deux personnages
    • B.Une démonstration scientifique rigoureuse
    • C.L'apostrophe à la nature, transformée en confidente du poèteBonne réponse
    • D.Une liste exhaustive de faits historiques

    Réponse : C — L'apostrophe à la nature, transformée en confidente du poète

    Lamartine s'adresse directement au lac et aux éléments naturels, qui deviennent les témoins et confidents silencieux de sa douleur amoureuse : c'est un procédé caractéristique du lyrisme romantique, où le paysage extérieur reflète et recueille l'état intérieur du poète.

  4. Pourquoi le sublime kantien et le spleen baudelairien peuvent-ils être mis en dialogue, malgré leur différence de tonalité ?

    • A.Parce que ce sont en réalité deux notions rigoureusement identiques, simplement exprimées avec un vocabulaire différent selon les époques, si bien qu'aucune distinction de fond ne séparerait le sublime kantien du spleen baudelairien
    • B.Parce qu'ils n'ont strictement aucun point commun : le sublime kantien relèverait uniquement de la philosophie rationnelle, tandis que le spleen baudelairien ne serait qu'un état d'âme purement personnel et sans portée esthétique
    • C.Parce que tous deux articulent un rapport de l'homme à quelque chose qui le dépasse ou l'écrase — la nature immense pour Kant, le temps et l'ennui pour Baudelaire — tout en laissant place à un mouvement de l'esprit face à cet écrasementBonne réponse
    • D.Parce que Baudelaire cite explicitement Kant et sa théorie du sublime dans plusieurs poèmes des Fleurs du Mal, revendiquant ouvertement l'héritage direct de la philosophie critique allemande

    Réponse : C — Parce que tous deux articulent un rapport de l'homme à quelque chose qui le dépasse ou l'écrase — la nature immense pour Kant, le temps et l'ennui pour Baudelaire — tout en laissant place à un mouvement de l'esprit face à cet écrasement

    Le sublime kantien et le spleen baudelairien mettent tous deux en scène un sujet confronté à quelque chose qui le dépasse (l'immensité naturelle pour Kant, le poids du temps et l'enfermement moderne pour Baudelaire) : la comparaison est féconde même si les tonalités diffèrent, l'un valorisant la puissance de la raison, l'autre restant dans une tension non résolue.

  5. Que décrit Rousseau sous le nom de « sentiment de l'existence » dans Les Rêveries du promeneur solitaire ?

    • A.Une angoisse existentielle face à la mort
    • B.Un bonheur qui se suffit à lui-même, indépendant de tout objet ou désir particulierBonne réponse
    • C.Un sentiment religieux de communion avec Dieu
    • D.Une émotion violente et brève liée à un danger

    Réponse : B — Un bonheur qui se suffit à lui-même, indépendant de tout objet ou désir particulier

    Dans la cinquième promenade, Rousseau décrit un état de plénitude où il n'éprouve ni manque ni désir : le simple fait d'exister suffit à son bonheur, sans objet extérieur nécessaire. Ce n'est ni une angoisse, ni une expérience religieuse explicite, ni une émotion brève : c'est un état stable et paisible.

  6. Chez Kant, dans la Critique de la faculté de juger, quel sentiment naît devant une tempête ou une montagne vertigineuse ?

    • A.Le beau
    • B.Le spleen
    • C.Le sublimeBonne réponse
    • D.La sympathie

    Réponse : C — Le sublime

    Le sublime est ce sentiment mêlé de plaisir et de déplaisir face à ce qui dépasse notre imagination par sa puissance ou son immensité. Le beau, chez Kant, procure au contraire un plaisir calme devant une forme harmonieuse. Le spleen est une notion baudelairienne, la sympathie une notion humienne.

  7. Dans quel recueil trouve-t-on le poème « Le Lac » de Lamartine ?

    • A.Les Méditations poétiquesBonne réponse
    • B.Les Contemplations
    • C.Les Fleurs du Mal
    • D.Les Rêveries du promeneur solitaire

    Réponse : A — Les Méditations poétiques

    « Le Lac » figure dans les Méditations poétiques (1820) de Lamartine. Les Contemplations sont de Hugo, Les Fleurs du Mal de Baudelaire, et Les Rêveries du promeneur solitaire sont un texte philosophique en prose de Rousseau, pas un recueil de poèmes de Lamartine.

  8. Que désigne l'expression « mal du siècle » chez Musset ?

    • A.Une maladie physique répandue au XIXe siècle
    • B.Un sentiment de vide et de désillusion chez les jeunes gens nés après les guerres napoléoniennes, faute d'idéal à leur mesureBonne réponse
    • C.Une critique du siècle des Lumières
    • D.Un mouvement politique révolutionnaire

    Réponse : B — Un sentiment de vide et de désillusion chez les jeunes gens nés après les guerres napoléoniennes, faute d'idéal à leur mesure

    Musset décrit, dans La Confession d'un enfant du siècle, un mal collectif : la génération née après l'épopée napoléonienne se retrouve sans grande cause à embrasser, éprouvant vide et désillusion. Ce n'est ni une maladie physique, ni une critique des Lumières, ni un mouvement politique.

  9. Selon Hume, dans le Traité de la nature humaine, qu'est-ce qui fonde en premier lieu le jugement moral ?

    • A.La raison pure, seule capable de calculer le bien
    • B.Les lois écrites par les gouvernements
    • C.Un sentiment de sympathie ou de désapprobation éprouvé spontanémentBonne réponse
    • D.Une révélation divine transmise par les Écritures

    Réponse : C — Un sentiment de sympathie ou de désapprobation éprouvé spontanément

    Hume soutient que c'est un sentiment — la sympathie ou la désapprobation ressentie face à une action — qui fonde d'abord notre jugement moral, la raison se contentant ensuite de calculer les moyens d'agir. Sa formule célèbre, « la raison est, et ne doit être, que l'esclave des passions », résume cette thèse.

  10. Pourquoi, chez Kant, le sentiment du sublime révèle-t-il paradoxalement la supériorité de la raison ?

    • A.Parce que la raison permet d'éviter tout sentiment face à la nature
    • B.Parce que le sublime est un pur plaisir sensoriel, sans lien avec la raison
    • C.Parce que Kant rejette totalement l'existence du sublime
    • D.Parce que notre imagination échoue à tout saisir de l'immensité perçue, mais notre raison, elle, parvient à concevoir ce qui dépasse les sensBonne réponse

    Réponse : D — Parce que notre imagination échoue à tout saisir de l'immensité perçue, mais notre raison, elle, parvient à concevoir ce qui dépasse les sens

    Face à une nature qui écrase nos sens et notre imagination (déplaisir), notre raison parvient malgré tout à concevoir une idée de cette immensité (plaisir) : c'est ce mouvement en deux temps qui, pour Kant, révèle la supériorité de notre faculté rationnelle sur la puissance physique de la nature.

  11. Que désigne le « spleen » chez Baudelaire, dans Les Fleurs du Mal ?

    • A.Une simple tristesse passagère sans profondeur
    • B.Une expérience presque métaphysique de l'ennui, de l'enfermement et du poids du temps, propre à l'homme moderneBonne réponse
    • C.Un sentiment exclusivement religieux
    • D.Un synonyme exact du mal du siècle de Musset, sans aucune nuance

    Réponse : B — Une expérience presque métaphysique de l'ennui, de l'enfermement et du poids du temps, propre à l'homme moderne

    Le spleen baudelairien dépasse la simple tristesse : c'est une expérience profonde de l'ennui et de l'enfermement temporel, propre à la sensibilité moderne et urbaine. Il prolonge certes le mal du siècle romantique, mais avec une tonalité plus désenchantée et une dimension presque métaphysique qui lui est propre.

  12. Quelle affirmation sur le rapport entre spleen et idéal chez Baudelaire est correcte ?

    • A.Les Fleurs du Mal résolvent définitivement la tension entre les deux en faveur de l'idéal
    • B.Le spleen et l'idéal sont deux synonymes chez Baudelaire
    • C.Baudelaire rejette entièrement la notion d'idéal comme absurde
    • D.Le recueil vit précisément de la tension jamais résolue entre le dégoût du réel (spleen) et l'aspiration vers autre chose (idéal)Bonne réponse

    Réponse : D — Le recueil vit précisément de la tension jamais résolue entre le dégoût du réel (spleen) et l'aspiration vers autre chose (idéal)

    Les Fleurs du Mal sont organisées, en partie, autour de la tension permanente entre spleen (enfermement, ennui) et idéal (aspiration à la beauté, à l'ailleurs, à l'infini) : cette tension n'est jamais résolue, elle constitue le moteur même de la sensibilité baudelairienne.

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