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L'histoire de l'âge de la Terre

Première · Enseignement scientifique · La Terre, un astre singulier

La Terre, un astre singulier

Trois siècles de controverses sur l'âge de la Terre

Quel âge a la Terre ? La question paraît simple, mais il a fallu près de trois siècles de débats, d'erreurs fécondes et de disputes entre disciplines pour y répondre. Ce chapitre raconte une histoire de sciences : comment une estimation se construit, se discute, et finit par être tranchée par une découverte inattendue. C'est aussi une excellente illustration de la manière dont fonctionne réellement la recherche scientifique.

Jusqu'au XVIIe siècle, la chronologie admise en Europe est biblique : en 1650, l'évêque Ussher, en additionnant les générations mentionnées dans les textes, fixe la création du monde en 4004 avant J.-C., soit une Terre âgée d'environ 6000 ans. Cette estimation ne repose sur aucune mesure physique. C'est justement ce que les savants du siècle des Lumières vont chercher à changer : passer d'une chronologie fondée sur des textes à une chronologie fondée sur des phénomènes mesurables.

Buffon : la Terre comme un boulet qui refroidit

Kelvin : la thermodynamique contre les géologues

Au XIXe siècle, le physicien britannique Lord Kelvin reprend l'idée du refroidissement, mais avec les outils rigoureux de la thermodynamique naissante. Il mesure le gradient géothermique (l'augmentation de température avec la profondeur dans les mines) et calcule le temps qu'il aurait fallu à une Terre initialement fondue pour atteindre ce gradient, par simple conduction de la chaleur. Il obtient entre 20 et 100 millions d'années.
C'est un progrès considérable... mais bien trop peu pour les géologues et pour Darwin : l'épaisseur des séries sédimentaires et la lenteur de l'évolution des espèces exigent des centaines de millions d'années. Un conflit ouvert s'installe entre physiciens et naturalistes.

Auteur / méthodeÉpoquePrincipeÂge obtenu
Ussher (chronologie biblique)1650Addition des générations des textes sacrésenviron 6 000 ans
Buffon (boulets)1778Refroidissement expérimental de sphères de fer, extrapoléenviron 75 000 ans
Halley puis Joly (salinité)1715 puis 1899Temps nécessaire aux fleuves pour saler les océansenviron 100 millions d'années
Lord Kelvin (thermodynamique)1862Refroidissement par conduction depuis un état fondu20 à 100 millions d'années
Géologues et Darwin (sédimentation, évolution)XIXe siècleVitesse de dépôt des sédiments, lenteur de l'évolutionplusieurs centaines de millions d'années
Radiochronologie (Patterson)1953Décroissance radioactive mesurée sur des météorites4,54 milliards d'années

La Terre, un astre singulier

La radiochronologie : une horloge dans les roches

En 1896, Henri Becquerel découvre par hasard que des sels d'uranium impressionnent une plaque photographique enveloppée dans du papier noir : c'est la radioactivité. Pierre et Marie Curie poursuivent ces travaux et isolent le polonium et le radium. Cette découverte va bouleverser deux fois la question de l'âge de la Terre.

  • Elle invalide le calcul de Kelvin : la désintégration des éléments radioactifs présents dans les roches produit en permanence de la chaleur. La Terre n'est donc pas un simple boulet qui refroidit, elle possède un chauffage interne. Elle peut être bien plus vieille que ne le permettait le calcul de Kelvin.
  • Elle fournit une horloge : la désintégration se produit à un rythme rigoureusement constant, insensible à la température, à la pression ou à la composition chimique. C'est un chronomètre naturel enfermé dans chaque minéral.
Couple père → filsDemi-vieDomaine d'utilisation
Carbone 14 → Azote 145 730 ansArchéologie, jusqu'à environ 50 000 ans seulement
Potassium 40 → Argon 401,25 milliard d'annéesRoches volcaniques, de quelques milliers d'années à des milliards
Uranium 238 → Plomb 2064,47 milliards d'annéesLes roches et météorites les plus anciennes
Rubidium 87 → Strontium 8748,8 milliards d'annéesRoches très anciennes de la croûte

4,54 milliards d'années : pourquoi des météorites ?

En 1953, le géochimiste américain Clair Patterson obtient l'âge de 4,55 milliards d'années, aujourd'hui affiné à 4,54 milliards d'années. Détail surprenant : il ne l'a pas mesuré sur des roches terrestres, mais sur des fragments de la météorite de Canyon Diablo.
La raison est que la surface de la Terre est en perpétuel recyclage : tectonique des plaques, érosion, volcanisme et métamorphisme effacent sans cesse les roches les plus anciennes. La plus vieille roche terrestre connue a environ 4,0 milliards d'années, et les plus vieux minéraux, des zircons d'Australie, environ 4,4 milliards d'années : ils datent donc de la croûte, pas de la formation de la planète. Les météorites, elles, sont des vestiges intacts de la formation du système solaire, jamais recyclés.

Exercices corrigés

  1. Quel est l'âge actuellement admis pour la Terre ?

    • A.4,54 millions d'années
    • B.13,8 milliards d'années
    • C.4,54 milliards d'annéesBonne réponse
    • D.540 millions d'années

    Réponse : C — 4,54 milliards d'années

    La Terre est âgée d'environ 4,54 milliards d'années, valeur établie par Clair Patterson en 1953 et confirmée depuis par de nombreuses mesures. Attention à ne pas confondre avec 13,8 milliards d'années, qui est l'âge de l'Univers : la Terre est donc environ trois fois plus jeune que le cosmos. Les 540 millions d'années correspondent au début du Cambrien, c'est-à-dire à la diversification des animaux à squelette, un événement bien plus tardif.

  2. Qui a découvert la radioactivité en 1896 ?

    • A.Albert Einstein
    • B.Henri BecquerelBonne réponse
    • C.Ernest Rutherford
    • D.Clair Patterson

    Réponse : B — Henri Becquerel

    Henri Becquerel remarque en 1896 que des sels d'uranium impressionnent une plaque photographique pourtant protégée de la lumière : c'est la découverte de la radioactivité. Pierre et Marie Curie prolongent ces travaux et isolent le polonium puis le radium. Rutherford contribuera ensuite à comprendre le mécanisme des désintégrations, et Patterson, bien plus tard en 1953, utilisera ces connaissances pour dater la Terre.

  3. Que signifie la demi-vie d'un élément radioactif ?

    • A.La durée au bout de laquelle la moitié des noyaux pères se sont désintégrésBonne réponse
    • B.La durée au bout de laquelle tous les noyaux ont disparu
    • C.La moitié de la durée de vie totale de l'élément
    • D.Le temps que met un noyau isolé à se désintégrer

    Réponse : A — La durée au bout de laquelle la moitié des noyaux pères se sont désintégrés

    La demi-vie est la durée au terme de laquelle la moitié des noyaux pères initialement présents se sont transformés. Il en reste donc encore la moitié, puis un quart après deux demi-vies, un huitième après trois, et ainsi de suite : théoriquement, la population ne s'annule jamais tout à fait. Attention aussi à la dernière option : la désintégration d'un noyau isolé est parfaitement imprévisible, et c'est seulement à l'échelle d'un très grand nombre de noyaux que la loi devient régulière.

  4. En quoi la découverte de la radioactivité a-t-elle invalidé le calcul de Kelvin ?

    • A.Elle a montré que la Terre n'a jamais été fondue
    • B.Elle a prouvé que la chaleur ne se propage pas dans les roches
    • C.Elle a révélé une source de chaleur interne permanente, ignorée par KelvinBonne réponse
    • D.Elle a montré que le gradient géothermique n'existe pas

    Réponse : C — Elle a révélé une source de chaleur interne permanente, ignorée par Kelvin

    La désintégration des éléments radioactifs contenus dans les roches, comme l'uranium, le thorium et le potassium 40, libère de la chaleur en permanence. La Terre n'est donc pas un simple boulet qui refroidit passivement : elle dispose d'un chauffage interne qui ralentit énormément sa perte de chaleur. Le gradient géothermique observé par Kelvin est donc parfaitement compatible avec une Terre bien plus âgée. Ses mesures et son calcul restent justes : c'est son modèle de départ qui était incomplet.

  5. Une roche volcanique contient encore 25 % de son potassium 40 initial. Sachant que la demi-vie du potassium 40 est de 1,25 milliard d'années, quel est l'âge de cette roche ?

    • A.0,625 milliard d'années
    • B.1,25 milliard d'années
    • C.2,5 milliards d'annéesBonne réponse
    • D.5 milliards d'années

    Réponse : C — 2,5 milliards d'années

    On cherche d'abord le nombre de demi-vies : 25 % correspond à 1/4, or 1/4 = (1/2) puissance 2, donc n = 2 demi-vies se sont écoulées. L'âge vaut alors 2 × 1,25 = 2,5 milliards d'années. L'erreur fréquente consiste à diviser la demi-vie par deux, ce qui donnerait 0,625 Ga, alors qu'il faut au contraire multiplier : plus il reste peu de noyaux pères, plus la roche est vieille. Et 5 Ga dépasserait l'âge de la Terre, ce qui est impossible.

  6. Un minéral contient encore 50 % de son uranium 238 initial (demi-vie : 4,47 milliards d'années). Quel âge cela lui donne-t-il ?

    • A.2,24 milliards d'années
    • B.8,94 milliards d'années
    • C.0,5 milliard d'années
    • D.4,47 milliards d'annéesBonne réponse

    Réponse : D — 4,47 milliards d'années

    Il reste exactement la moitié des noyaux pères, ce qui correspond par définition à une seule demi-vie écoulée : l'âge est donc de 4,47 milliards d'années. Répondre 2,24 Ga revient à diviser la demi-vie par deux, en confondant la proportion restante avec un facteur à appliquer au temps. Un tel minéral serait presque aussi vieux que la Terre elle-même, ce qui n'existe que dans les météorites.

  7. Qui a réalisé l'expérience du refroidissement de boulets de fer pour estimer l'âge de la Terre ?

    • A.BuffonBonne réponse
    • B.Lord Kelvin
    • C.Marie Curie
    • D.Charles Darwin

    Réponse : A — Buffon

    C'est Buffon qui, au XVIIIe siècle, fait chauffer au rouge des boulets de fer de diamètres différents, chronomètre leur refroidissement, puis extrapole à une sphère de la taille de la Terre. Il publie une estimation d'environ 75 000 ans en 1778. Kelvin reprendra bien l'idée du refroidissement, mais un siècle plus tard et avec les outils de la thermodynamique, sans passer par une expérience de boulets.

  8. Sur quel phénomène repose la radiochronologie ?

    • A.Sur la vitesse d'érosion des montagnes
    • B.Sur la décroissance radioactive des noyaux instables, à rythme constantBonne réponse
    • C.Sur l'accumulation du sel dans les océans
    • D.Sur le comptage des couches de sédiments

    Réponse : B — Sur la décroissance radioactive des noyaux instables, à rythme constant

    La radiochronologie exploite le fait que les noyaux radioactifs se désintègrent à un rythme rigoureusement constant, caractérisé par leur demi-vie. En mesurant la proportion de noyaux pères restants et de noyaux fils accumulés, on remonte au temps écoulé. Les autres phénomènes cités ont bien servi historiquement à estimer l'âge de la Terre, mais ils reposent tous sur des vitesses variables et mal connues, ce qui les rend beaucoup moins fiables.

  9. Avant le XVIIIe siècle, quel âge la chronologie biblique d'Ussher attribuait-elle à la Terre ?

    • A.Environ 75 000 ans
    • B.Environ 1 million d'années
    • C.Environ 100 millions d'années
    • D.Environ 6 000 ansBonne réponse

    Réponse : D — Environ 6 000 ans

    En additionnant les générations mentionnées dans les textes bibliques, l'évêque Ussher fixe en 1650 la création du monde en 4004 avant J.-C., ce qui donne une Terre âgée d'environ 6000 ans. Cette estimation ne repose sur aucune mesure d'un phénomène naturel : c'est précisément ce que les savants des Lumières vont chercher à remplacer par une démarche expérimentale. Les 75 000 ans, eux, sont le résultat obtenu par Buffon.

  10. Quel âge Buffon a-t-il publié en 1778 pour la Terre ?

    • A.Environ 6 000 ans
    • B.Environ 75 000 ansBonne réponse
    • C.Environ 100 millions d'années
    • D.Environ 4,5 milliards d'années

    Réponse : B — Environ 75 000 ans

    Buffon publie environ 75 000 ans dans Les Époques de la Nature. Ce chiffre est très loin de la réalité, puisqu'il sous-estime l'âge d'un facteur d'environ 60 000, mais il représente une rupture majeure : c'est plus de dix fois la chronologie biblique, et surtout c'est le premier âge obtenu à partir d'une expérience de laboratoire reproductible. En histoire des sciences, c'est la méthode qui compte autant que le résultat.

  11. Sur quel raisonnement Lord Kelvin s'est-il appuyé pour estimer l'âge de la Terre entre 20 et 100 millions d'années ?

    • A.Sur le comptage des espèces fossiles connues
    • B.Sur le temps nécessaire au refroidissement par conduction d'une Terre initialement fondueBonne réponse
    • C.Sur la mesure de la radioactivité des roches
    • D.Sur l'épaisseur totale des séries sédimentaires

    Réponse : B — Sur le temps nécessaire au refroidissement par conduction d'une Terre initialement fondue

    Kelvin mesure le gradient géothermique dans les mines, puis calcule, avec les lois de la conduction thermique, le temps qu'il aurait fallu à une Terre initialement fondue pour se refroidir jusqu'à ce gradient. Son raisonnement physique est impeccable, mais il ignore deux phénomènes majeurs : la chaleur produite en continu par la radioactivité, et la convection du manteau, qui transporte la chaleur bien plus efficacement que la conduction. Il ne pouvait d'ailleurs pas connaître la radioactivité, découverte plus de trente ans après son calcul.

  12. Pourquoi les géologues et Darwin refusaient-ils l'estimation de Kelvin au XIXe siècle ?

    • A.Parce qu'ils la trouvaient trop grande au regard des textes religieux
    • B.Parce que la sédimentation et l'évolution des espèces exigent des durées bien plus longuesBonne réponse
    • C.Parce qu'ils disposaient déjà de la radiochronologie
    • D.Parce que Kelvin n'était pas un scientifique reconnu

    Réponse : B — Parce que la sédimentation et l'évolution des espèces exigent des durées bien plus longues

    L'épaisseur considérable des séries sédimentaires, comparée aux vitesses de dépôt mesurables, réclamait des centaines de millions d'années. De son côté, Darwin avait besoin de temps très long pour que la sélection naturelle produise la diversité observée du vivant. Les quelques dizaines de millions d'années de Kelvin étaient donc bien trop courtes. Kelvin était pourtant l'un des physiciens les plus prestigieux de son époque, ce qui rendait le désaccord d'autant plus vif, et ce conflit entre disciplines a été un véritable moteur de la recherche.

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