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L'art

Terminale · Philosophie · L'existence humaine et la culture

Notion

Définir l'art : entre technique et jugement de goût

On dit d'un tableau, d'une chanson ou d'un film qu'ils sont « beaux » comme si c'était une évidence. Mais dès qu'on cherche à définir ce qui fait qu'une chose est une œuvre d'art, les certitudes s'effondrent : un urinoir peut-il être une œuvre ? Un beau coucher de soleil est-il « de l'art » ? La philosophie de l'art commence par cette difficulté : distinguer l'art d'autres productions humaines, en particulier de la technique, et comprendre ce que veut dire « trouver beau ».

De la technē grecque à la distinction moderne art / technique

En grec, un seul mot, technē, désignait aussi bien la médecine, la menuiserie que la sculpture : aucune distinction entre l'artisan et l'artiste. C'est seulement à l'époque moderne que la philosophie sépare nettement les deux : la technique vise une fin utile, extérieure à l'objet fabriqué (une chaise sert à s'asseoir), alors que l'art ne vise, en principe, aucune utilité : l'œuvre est sa propre fin.

CritèreLa techniqueL'art
FinalitéFin utile, extérieure à l'objet (se déplacer, se soigner)« Finalité sans fin » (Kant) : l'œuvre est sa propre fin
RèglesRègles apprises et appliquées consciemmentLe génie donne la règle à l'œuvre sans pouvoir l'expliquer
Jugement portéEfficacité, réussite mesurable et objectiveJugement de goût : subjectif, mais prétend à l'universel
Rapport à la sérieReproductible, standardisableL'œuvre est en principe singulière, irremplaçable

Le beau et l'agréable : le jugement de goût selon Kant

Dans la Critique de la faculté de juger, Kant distingue deux façons de dire « j'aime ». Dire qu'un plat est agréable, c'est parler d'un plaisir purement sensible et personnel : « à chacun son goût », aucune discussion n'est possible. Dire qu'une chose est belle, c'est tout autre chose : le jugement de goût est désintéressé (il ne porte pas sur l'existence réelle de l'objet ni sur son utilité) et pourtant il prétend à un accord de tous, sans pouvoir s'appuyer sur un concept ou une preuve. C'est ce que Kant appelle un jugement « universel sans concept » : je ne peux pas démontrer qu'une œuvre est belle comme je démontre un théorème, mais je ne dis pas non plus « c'est beau pour moi » — j'attends que les autres soient d'accord.

Notion

Le génie, la fin de l'art et les fonctions de l'œuvre

Si l'artiste ne suit pas de règles apprises comme l'artisan, d'où vient sa capacité à créer ? Et à quoi sert l'art, s'il ne sert à rien d'utile ? Cette seconde fiche aborde la question du génie créateur, la thèse célèbre de Hegel sur la « fin de l'art », puis les grandes fonctions qu'on prête traditionnellement à l'œuvre : purger les passions, représenter le monde, ou encore bousculer notre définition même de l'art.

Hegel : l'art comme manifestation sensible de l'Idée

Pour Hegel, l'art, la religion et la philosophie sont les trois formes par lesquelles l'Esprit se rend conscient de lui-même : l'art le fait de façon sensible (par des formes, des couleurs, des sons), la religion par la représentation imagée, la philosophie par le concept pur. Or, selon Hegel, l'humanité progresse vers une conscience toujours plus conceptuelle d'elle-même : c'est pourquoi il affirme, dans ses Leçons d'esthétique, que l'art appartient déjà, à son époque, à un stade dépassé — thèse célèbre dite de « la fin de l'art ». Il ne s'agit pas de dire que les artistes vont cesser de peindre, mais que l'art n'est plus, pour Hegel, la forme la plus haute par laquelle l'esprit accède à la vérité : la philosophie a pris le relais.

La catharsis : la fonction thérapeutique de l'art selon Aristote

L'art contemporain interroge la définition même de l'art

En 1917, Marcel Duchamp présente Fontaine, un urinoir en porcelaine simplement signé, comme une œuvre d'art. Ce geste, dit du ready-made, ne repose sur aucun savoir-faire technique : l'objet n'est pas fabriqué par l'artiste mais seulement choisi et déplacé dans un contexte muséal. Ce type de provocation a conduit certains philosophes (comme Arthur Danto) à défendre une théorie institutionnelle de l'art : ce qui fait qu'un objet est une œuvre d'art, ce n'est plus une propriété visible (la beauté, l'habileté technique), mais le fait d'être reconnu comme tel par le « monde de l'art » (critiques, musées, galeries). Cela déplace radicalement la question : on ne demande plus seulement « qu'est-ce que le beau ? » mais « qui a le pouvoir de décider qu'une chose est de l'art ? »

  • L'art peut représenter le monde (mimesis) — mais aussi l'exprimer, le transformer ou le critiquer.
  • L'art peut avoir une fonction cathartique : purger des émotions par la fiction (Aristote).
  • L'art contemporain interroge les frontières mêmes de la notion d'œuvre (Duchamp, ready-made).
  • Une œuvre peut aussi avoir une portée critique ou politique, et non plus seulement esthétique : dénoncer, témoigner, déranger.

Exercices corrigés

  1. Selon la distinction classique entre art et technique, qu'est-ce qui caractérise la technique ?

    • A.Elle vise une fin utile déterminée à l'avanceBonne réponse
    • B.Elle est sa propre fin, sans utilité extérieure
    • C.Elle repose uniquement sur l'inspiration du génie
    • D.Elle ne peut jamais être enseignée ni transmise

    Réponse : A — Elle vise une fin utile déterminée à l'avance

    La technique se définit par sa finalité utilitaire : elle vise un but extérieur à elle-même (se déplacer, se soigner, se loger). C'est l'art, à l'inverse, qui est défini par Kant comme une « finalité sans fin » : l'œuvre ne sert à rien d'autre qu'à elle-même. Dire que la technique « ne peut être transmise » est faux : c'est justement l'inverse, elle repose sur des règles apprises et transmissibles.

  2. Le ready-made de Marcel Duchamp (comme « Fontaine », 1917) consiste principalement à :

    • A.Fabriquer un objet avec une technique artisanale très élaborée
    • B.Sculpter un objet à partir d'un bloc de marbre
    • C.Peindre un tableau selon les règles académiques classiques
    • D.Choisir et exposer un objet manufacturé ordinaire comme œuvre d'artBonne réponse

    Réponse : D — Choisir et exposer un objet manufacturé ordinaire comme œuvre d'art

    Le ready-made consiste à sélectionner un objet déjà existant (ici un urinoir) et à le présenter comme œuvre, sans le fabriquer soi-même. Ce geste ne relève donc d'aucun savoir-faire technique particulier : c'est cela qui a provoqué un scandale et relancé la question philosophique « qu'est-ce que l'art ? ».

  3. Un élève affirme : « Une œuvre d'art se reconnaît toujours immédiatement à sa beauté, c'est une évidence sensible. » Quel exemple du cours contredit directement cette affirmation ?

    • A.La nature morte de fruits pourris, qui prouve au contraire que le beau est toujours évident
    • B.Le théorème de Thalès, un résultat mathématique totalement étranger à la question du beau
    • C.Le ready-made de Duchamp, dont le statut d'œuvre ne repose pas sur une beauté formelle perceptibleBonne réponse
    • D.La distinction entre technique et jugement de goût, qui confirme cette affirmation

    Réponse : C — Le ready-made de Duchamp, dont le statut d'œuvre ne repose pas sur une beauté formelle perceptible

    Le ready-made de Duchamp est l'exemple par excellence qui bat en brèche l'idée d'une reconnaissance immédiate et évidente du beau : un urinoir en porcelaine ne présente aucune beauté formelle particulière, et pourtant il est reconnu comme œuvre d'art par les institutions du monde de l'art. Cela montre que l'évidence sensible n'est pas un critère suffisant.

  4. Pourquoi peut-on dire que le jugement de goût kantien occupe une position intermédiaire entre le simple relativisme (« tout se vaut ») et l'objectivité démonstrative (« c'est prouvé comme un théorème ») ?

    • A.Parce qu'il est subjectif dans sa source (aucun concept ne le fonde) mais universel dans sa prétention (il attend l'accord de tous)Bonne réponse
    • B.Parce qu'il n'existe en réalité aucune position intermédiaire possible en philosophie
    • C.Parce que Kant affirme que le beau se prouve exactement comme un théorème mathématique
    • D.Parce que le jugement de goût est totalement identique au jugement moral chez Kant

    Réponse : A — Parce qu'il est subjectif dans sa source (aucun concept ne le fonde) mais universel dans sa prétention (il attend l'accord de tous)

    C'est le point le plus subtil de la théorie kantienne : le jugement de goût n'est ni un pur relativisme (« chacun son avis, aucune discussion possible », comme pour l'agréable) ni une démonstration objective comme en mathématiques. Il est subjectif par sa source (pas de concept qui le fonde nécessairement) mais universel par sa prétention (il attend, sans pouvoir l'exiger, l'accord de tous les autres jugements de goût).

  5. Chez les Grecs anciens, le mot « technē » désignait :

    • A.Uniquement les beaux-arts comme la peinture et la sculpture
    • B.Uniquement les sciences théoriques comme les mathématiques
    • C.Indifféremment l'artisanat, la médecine et les artsBonne réponse
    • D.Uniquement la poésie et la musique

    Réponse : C — Indifféremment l'artisanat, la médecine et les arts

    Le mot grec « technē » ne distinguait pas l'artisan de l'artiste : il désignait tout savoir-faire réglé, qu'il s'agisse de la médecine, de la menuiserie ou de la sculpture. La distinction moderne entre « art » et « technique » n'existait donc pas encore dans l'Antiquité — c'est un découpage propre à la philosophie moderne.

  6. Selon Kant, dire qu'un plat est « agréable » relève de quel type de jugement ?

    • A.Un jugement de goût universel
    • B.Un jugement purement subjectif et sensible, propre à chacunBonne réponse
    • C.Un jugement moral
    • D.Un jugement scientifique objectif

    Réponse : B — Un jugement purement subjectif et sensible, propre à chacun

    Pour Kant, l'agréable relève d'un plaisir purement sensible et personnel : « à chacun son goût », sans prétention à convaincre autrui. C'est très différent du jugement de goût sur le beau, qui prétend, lui, à un accord universel bien qu'il ne repose sur aucun concept démontrable.

  7. D'après Kant, le jugement de goût sur le beau est dit « universel sans concept ». Que signifie cette expression ?

    • A.Il peut être prouvé par un raisonnement logique rigoureux
    • B.Il est identique dans toutes les cultures du monde
    • C.Il ne concerne qu'une seule personne à la fois
    • D.Il prétend à l'accord de tous sans pouvoir s'appuyer sur une preuve conceptuelleBonne réponse

    Réponse : D — Il prétend à l'accord de tous sans pouvoir s'appuyer sur une preuve conceptuelle

    « Universel sans concept » signifie que le jugement de goût attend l'accord de tous (universel) mais qu'il ne peut se justifier par une démonstration ou un concept comme en mathématiques (sans concept). C'est ce qui rend le débat esthétique possible sans qu'il soit jamais tranché de façon définitive, à la différence d'un théorème.

  8. Qu'appelle-t-on la « catharsis » dans la théorie aristotélicienne de la tragédie ?

    • A.L'imitation fidèle de la réalité
    • B.La censure des sujets moralement choquants
    • C.La récompense financière donnée aux meilleurs acteurs
    • D.La purgation des passions (pitié, crainte) par le spectacleBonne réponse

    Réponse : D — La purgation des passions (pitié, crainte) par le spectacle

    Pour Aristote, la tragédie suscite la pitié et la crainte chez le spectateur, puis permet leur « purgation » : le spectateur vit ces émotions fortes en toute sécurité, dans la fiction, ce qui a un effet presque thérapeutique. Ce n'est ni une simple imitation neutre, ni une question de censure ou d'argent.

  9. En quoi le jugement de goût kantien se distingue-t-il d'une simple préférence comme « j'aime le chocolat » ?

    • A.Il ne concerne que des objets naturels, jamais des œuvres
    • B.Il est désintéressé et prétend à l'universalité, alors que la préférence pour un aliment reste purement subjectiveBonne réponse
    • C.Il repose toujours sur un calcul rationnel précis
    • D.Il n'existe en réalité aucune différence entre les deux

    Réponse : B — Il est désintéressé et prétend à l'universalité, alors que la préférence pour un aliment reste purement subjective

    La préférence alimentaire est un plaisir sensible, purement personnel, qui ne prétend convaincre personne (« à chacun son goût »). Le jugement esthétique, lui, est désintéressé (il ne porte pas sur l'utilité de l'objet) et prétend malgré tout à un accord universel : voilà pourquoi on peut débattre de la beauté d'une œuvre, ce qu'on ne fait jamais sérieusement pour un goût alimentaire.

  10. Pourquoi peut-on dire qu'une nature morte représentant des fruits pourris illustre le désintéressement du jugement esthétique ?

    • A.Parce qu'on peut la trouver belle sans vouloir manger ces fruits ni se soucier de leur existence réelleBonne réponse
    • B.Parce que les fruits peints sont toujours plus appétissants que de vrais fruits
    • C.Parce que l'artiste a utilisé une technique de conservation des couleurs très efficace
    • D.Parce que le tableau est nécessairement très cher à l'achat

    Réponse : A — Parce qu'on peut la trouver belle sans vouloir manger ces fruits ni se soucier de leur existence réelle

    Le désintéressement signifie que le plaisir esthétique ne dépend ni de l'utilité pratique de l'objet représenté, ni de son existence réelle : on juge la forme (composition, lumière, couleurs), pas la comestibilité des fruits peints. C'est cela qui distingue le jugement de goût d'un intérêt pratique ou d'un désir de consommation.

  11. Selon Kant, qu'est-ce qui caractérise le génie créateur, par opposition à l'artisan ?

    • A.Le génie applique consciemment des règles apprises à l'école
    • B.Le génie travaille toujours en équipe, jamais seul
    • C.Le génie ne produit jamais rien d'original
    • D.Le génie donne des règles à l'art sans pouvoir les expliquer ou les enseigner consciemmentBonne réponse

    Réponse : D — Le génie donne des règles à l'art sans pouvoir les expliquer ou les enseigner consciemment

    Le génie, selon Kant, est cette « disposition innée » par laquelle la nature donne ses règles à l'art : contrairement à l'artisan qui suit une méthode transmissible et enseignable, le génie crée sans connaître consciemment les règles de sa propre création, et ne peut donc ni les enseigner ni les appliquer volontairement à chaque fois.

  12. Quelle thèse Hegel défend-il à propos de l'art dans ses Leçons d'esthétique ?

    • A.L'art est la forme la plus haute et définitive de la vérité
    • B.L'art n'a jamais eu aucune valeur philosophique
    • C.L'art est une étape désormais dépassée par la philosophie dans la manifestation de l'EspritBonne réponse
    • D.L'art doit obligatoirement disparaître et cesser d'être produit

    Réponse : C — L'art est une étape désormais dépassée par la philosophie dans la manifestation de l'Esprit

    Hegel affirme que l'art, la religion et la philosophie sont trois formes par lesquelles l'Esprit se rend conscient de lui-même, l'art le faisant de façon sensible. Sa thèse de « la fin de l'art » ne signifie pas que les artistes doivent arrêter de créer, mais que l'art n'est plus, pour lui, le moyen le plus élevé d'accéder à la vérité : la philosophie, par le concept, a pris le relais.

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