La religion
Terminale · Philosophie · L'existence humaine et la culture
L'existence humaine et la culture
Qu'est-ce que la religion ? Le sacré et le profane
La religion est un phénomène universel : on ne connaît aucune société humaine, même la plus ancienne, sans croyances, rites ou figures du sacré. Mais ce caractère universel pose déjà une question philosophique : la religion répond-elle à un besoin profond de l'homme, ou bien est-elle une illusion dont il faudrait se libérer ? Avant de trancher, il faut d'abord comprendre ce qu'est réellement la religion.
Qu'est-ce qu'une religion ?
Une religion associe généralement trois éléments : une croyance en une transcendance ou un sacré (un ou plusieurs dieux, une puissance supérieure), un ensemble de dogmes et de récits (mythes fondateurs, textes sacrés), et des pratiques partagées (rites, prières) qui rassemblent une communauté de croyants, ce que Durkheim appelle une Église au sens large.
Le sacré et le profane
Le sociologue Émile Durkheim propose un critère universel du religieux : la distinction entre le sacré et le profane. Le sacré désigne ce qui est mis à part, entouré d'interdits (tabous) et protégé, tandis que le profane désigne le domaine ordinaire de la vie quotidienne. Un temple, un jour de repos rituel ou un objet consacré appartiennent au sacré ; le travail de tous les jours appartient au profane. Cette distinction se retrouve dans presque toutes les religions du monde, même très différentes les unes des autres.
| Notion | Rapport au groupe | Caractéristique principale |
|---|---|---|
| Religion | Communauté organisée de croyants (Église) | Dogmes, rites collectifs, transcendance reconnue |
| Magie | Souvent individuelle, non institutionnalisée | Vise un résultat pratique immédiat (guérison, protection) |
| Superstition | Croyance isolée, sans doctrine cohérente | Repose sur la peur ou le hasard plus que sur une doctrine |
L'existence humaine et la culture
La religion interrogée par la raison
Peut-on prouver l'existence de Dieu par la raison seule ? Et si on ne le peut pas, la religion doit-elle être rejetée comme irrationnelle, ou bien la raison a-t-elle simplement ses limites ? Plusieurs philosophes ont tenté de répondre, avant que d'autres ne proposent des critiques radicales de la religion elle-même.
Les tentatives de preuve rationnelle
Descartes tente une preuve à partir de l'idée d'infini que nous trouvons en nous : un être fini comme l'homme ne pourrait pas être la cause d'une telle idée par lui-même ; elle aurait donc été mise en lui par un être réellement infini, Dieu. Pascal, lui, renonce à démontrer et propose un pari : la raison ne peut trancher, mais il est rationnellement avantageux de parier sur l'existence de Dieu, puisque le gain espéré (le salut) est infini alors que la mise (une vie de croyance) est finie.
Kant : les limites de la raison théorique
Les critiques modernes de la religion
| Auteur | Thèse principale sur la religion |
|---|---|
| Feuerbach | Dieu est une projection des qualités humaines (perfection, infini) portées à l'absolu |
| Marx | La religion est « l'opium du peuple » : elle console illusoirement et retarde la révolution |
| Nietzsche | « Dieu est mort » : les valeurs fondées sur l'idée de Dieu n'ont plus d'autorité culturelle |
| Freud | La religion est une illusion née du besoin de protection projeté sur une figure paternelle |
Exercices corrigés
D'après Durkheim, quel couple de notions permet de définir universellement le religieux ?
- A.Le sacré et le profaneBonne réponse
- B.Le bien et le mal
- C.Le vrai et le faux
- D.Le corps et l'âme
Réponse : A — Le sacré et le profane
Durkheim montre que, quelles que soient les religions, on retrouve toujours une séparation entre un domaine sacré (mis à part, protégé par des interdits) et un domaine profane (la vie ordinaire). Le bien/mal relève plutôt de la morale, le vrai/faux de la logique, et le corps/âme est une distinction métaphysique différente : aucun de ces couples n'est le critère durkheimien du religieux.
Selon Feuerbach, qu'est-ce que Dieu ?
- A.Une projection des qualités humaines (perfection, infini) portées à l'absoluBonne réponse
- B.Un être qui existe réellement, indépendamment de toute conscience humaine
- C.Une invention politique inventée par les rois pour asseoir leur pouvoir
- D.Un concept purement scientifique, vérifiable en laboratoire
Réponse : A — Une projection des qualités humaines (perfection, infini) portées à l'absolu
Pour Feuerbach, l'homme projette hors de lui ses propres qualités (bonté infinie, perfection, sagesse) et les porte à l'absolu sous le nom de Dieu : l'homme aliéné se retrouve, sans le savoir, face à sa propre image idéalisée. Ce n'est ni une invention purement politique (c'est Marx qui insistera sur la dimension sociale), ni un concept scientifique vérifiable.
Pourquoi serait-il erroné d'opposer simplement « la religion = la foi irrationnelle » à « la philosophie = la raison », dans une dissertation sur la religion ?
- A.Parce qu'il n'existe historiquement aucun philosophe croyant : depuis l'Antiquité, tous les grands penseurs auraient rejeté toute croyance religieuse au profit de la seule raison démonstrative
- B.Parce que la religion est en réalité une science comme les autres, puisqu'elle produirait elle aussi des connaissances vérifiables et démontrables à partir de preuves observables et reproductibles
- C.Parce que plusieurs philosophes (Descartes, Pascal, Kant) ont cherché à articuler foi et raison — par la preuve, le pari ou le postulat pratique — plutôt qu'à les opposer terme à terme ; réduire la religion au seul irrationnel ignore ces tentatives d'articulationBonne réponse
- D.Parce que la philosophie a pour unique but de démontrer que Dieu existe, comme s'il s'agissait de sa seule question légitime depuis Descartes jusqu'à nos jours, toutes les autres n'étant que secondaires
Réponse : C — Parce que plusieurs philosophes (Descartes, Pascal, Kant) ont cherché à articuler foi et raison — par la preuve, le pari ou le postulat pratique — plutôt qu'à les opposer terme à terme ; réduire la religion au seul irrationnel ignore ces tentatives d'articulation
L'opposition binaire foi/raison simplifie à l'excès l'histoire de la philosophie : Descartes tente une preuve rationnelle, Pascal construit un raisonnement sur l'intérêt à croire, Kant distingue savoir théorique et croyance pratique sans rejeter la rationalité de cette dernière. Traiter la religion comme un pur irrationnel oppose donc à tort deux camps que plusieurs auteurs ont précisément cherché à articuler, chacun à sa façon.
Selon une étymologie possible, le mot « religion » viendrait du latin « religare », qui signifie...
- A.Réfléchir sur soi-même
- B.Relier les hommes entre eux ou à une transcendanceBonne réponse
- C.Réciter des prières rituelles
- D.Refuser tout doute
Réponse : B — Relier les hommes entre eux ou à une transcendance
« Religare » signifie « relier » : la religion établit un lien entre les croyants, et entre les croyants et une transcendance. L'autre étymologie possible, « relegere », renvoie plutôt à l'idée d'observer scrupuleusement des rites. Aucune des deux ne parle de réflexion, de récitation ou de refus du doute : ce sont des confusions avec d'autres mots.
Qu'est-ce qu'un dogme ?
- A.Un rite pratiqué en groupe
- B.Une hypothèse scientifique vérifiable
- C.Une croyance ou un principe établi comme vérité indiscutable par une religionBonne réponse
- D.Un objet béni par un prêtre
Réponse : C — Une croyance ou un principe établi comme vérité indiscutable par une religion
Un dogme est un principe que la religion présente comme une vérité qui ne se discute pas, acceptée par la foi. Le rite est une pratique, pas une croyance ; une hypothèse scientifique est au contraire faite pour être testée et éventuellement réfutée, ce qui est l'inverse du dogme ; un objet béni est un élément du sacré, pas une croyance formulée.
Que signifie le mot « transcendance » en philosophie de la religion ?
- A.Ce qui appartient entièrement au monde sensible et matériel
- B.Ce qui dépasse le monde sensible et l'expérience humaine ordinaireBonne réponse
- C.Un autre mot pour désigner la raison
- D.Une croyance populaire dépourvue de tout sens
Réponse : B — Ce qui dépasse le monde sensible et l'expérience humaine ordinaire
La transcendance désigne ce qui dépasse le monde sensible et l'expérience ordinaire : c'est justement à cela que s'oppose l'immanence, qui appartient entièrement à ce monde. Ce n'est ni un synonyme de raison, ni une croyance populaire dénuée de sens : c'est un concept technique de la philosophie de la religion.
Le pari de Pascal consiste à dire que...
- A.Il est plus rationnel de parier sur l'existence de Dieu, car le gain espéré (le salut) est infini alors que la mise est finieBonne réponse
- B.Dieu existe, ce qui se démontre par la raison pure, comme un théorème de géométrie
- C.La religion est un pari perdu d'avance pour qui réfléchit vraiment
- D.Il faut choisir sa religion comme on choisit un jeu de hasard
Réponse : A — Il est plus rationnel de parier sur l'existence de Dieu, car le gain espéré (le salut) est infini alors que la mise est finie
Pascal ne cherche pas à démontrer Dieu par la raison : il montre que, même si la raison ne peut trancher, il est avantageux de parier sur son existence, car l'espérance de gain (infinie, le salut) l'emporte largement sur la mise finie (une vie de croyance). Dire qu'il « démontre » Dieu comme un théorème est un contresens classique sur ce texte.
Que veut dire Kant quand il écrit qu'il a dû « abolir le savoir pour faire place à la croyance » ?
- A.La science a démontré que Dieu existe réellement
- B.Il faut renoncer complètement à la raison pour pouvoir croire n'importe quoi
- C.La raison théorique ne peut ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu, qui relève de la foi et de la raison pratiqueBonne réponse
- D.Croire est toujours plus facile que savoir, donc préférable
Réponse : C — La raison théorique ne peut ni prouver ni réfuter l'existence de Dieu, qui relève de la foi et de la raison pratique
Kant distingue le savoir, qui porte sur ce que l'expérience et la raison théorique peuvent démontrer, et la croyance, qui relève d'un usage pratique de la raison (un postulat moral). Il ne dit pas que la science prouve Dieu, ni qu'il faut renoncer à toute rationalité : au contraire, il maintient des exigences rationnelles précises, mais dans un domaine différent de celui du savoir théorique.
Pour Marx, la religion est...
- A.La cause principale de toutes les inégalités économiques
- B.Un simple ensemble de rites, sans aucun effet social
- C.La meilleure des idéologies politiques possibles
- D.L'opium du peuple : une consolation illusoire qui masque les souffrances sociales réelles et retarde la révolutionBonne réponse
Réponse : D — L'opium du peuple : une consolation illusoire qui masque les souffrances sociales réelles et retarde la révolution
Marx reprend et prolonge Feuerbach en ajoutant une dimension sociale : la religion console illusoirement les opprimés de leurs souffrances réelles (nées des rapports économiques), ce qui les détourne de la lutte révolutionnaire. Elle n'est pas la cause des inégalités (qui viennent des rapports de production), et Marx ne la présente évidemment pas comme la meilleure idéologie possible.
Que signifie l'expression nietzschéenne « Dieu est mort » ?
- A.Nietzsche prouve scientifiquement que Dieu n'a jamais existé
- B.Dieu existait autrefois, au sens littéral, et il est mort physiquement à une date précise
- C.Les valeurs et croyances fondées sur l'idée de Dieu ne font plus autorité dans la culture moderne : c'est un diagnostic culturelBonne réponse
- D.C'est une formule empruntée à la théologie chrétienne classique, sans portée critique
Réponse : C — Les valeurs et croyances fondées sur l'idée de Dieu ne font plus autorité dans la culture moderne : c'est un diagnostic culturel
Nietzsche fait le constat culturel et historique que l'autorité des valeurs fondées sur l'idée de Dieu s'effondre dans la civilisation moderne, ouvrant la question du nihilisme. Ce n'est pas une preuve scientifique de l'inexistence de Dieu, ni une affirmation littérale d'une mort au sens biologique : c'est une lecture de l'évolution des valeurs.
Pour Freud, la religion est...
- A.Une illusion collective, née du besoin de protection de l'enfant démuni, projetée sur une figure paternelle toute-puissanteBonne réponse
- B.Une vérité refoulée que la psychanalyse finit par confirmer
- C.Un simple mensonge inventé de toutes pièces par les prêtres pour dominer les foules
- D.Un phénomène uniquement social, sans aucune racine psychique individuelle
Réponse : A — Une illusion collective, née du besoin de protection de l'enfant démuni, projetée sur une figure paternelle toute-puissante
Freud analyse la religion comme une illusion (une croyance motivée par un désir, non nécessairement fausse mais non fondée sur la vérification) : l'homme, resté psychiquement l'enfant démuni face aux forces de la nature, projette sur une figure divine la protection paternelle recherchée. Ce n'est ni un mensonge délibéré des prêtres, ni un phénomène purement social sans racine psychique.
Quelle est la différence entre la foi et le savoir selon Kant ?
- A.La foi est un savoir certain, supérieur à toute connaissance scientifique
- B.Le savoir porte sur ce que l'expérience et la raison théorique peuvent démontrer ; la foi est une adhésion pratique qui va au-delà de ce que la raison peut prouverBonne réponse
- C.Le savoir et la foi portent exactement sur les mêmes objets, de la même manière
- D.Il n'existe aucune différence entre foi et savoir : ce sont de purs synonymes
Réponse : B — Le savoir porte sur ce que l'expérience et la raison théorique peuvent démontrer ; la foi est une adhésion pratique qui va au-delà de ce que la raison peut prouver
Le savoir, chez Kant, est limité aux objets de l'expérience possible et démontrables par la raison théorique. La foi, elle, est une adhésion pratique (morale) à ce que la raison théorique ne peut ni prouver ni réfuter, comme l'existence de Dieu. Les présenter comme identiques ou dire que la foi serait un savoir supérieur inverse exactement la distinction kantienne.
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