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La justice

Terminale · Philosophie · La politique

La politique

Qu'est-ce que la justice ? Vertu, institution et formes de justice

Le mot « justice » recouvre deux réalités bien distinctes qu'il faut absolument séparer en dissertation. D'un côté, être juste est une vertu individuelle : c'est la disposition morale à donner à chacun ce qui lui revient. De l'autre, la justice désigne une institution sociale : l'ensemble des lois, des tribunaux et des procédures qui organisent le règlement des conflits dans une société. Une personne peut être juste dans son comportement sans qu'existe une justice institutionnelle parfaite, et inversement.

Justice distributive et justice commutative selon Aristote

Dans l'Éthique à Nicomaque, Aristote distingue deux formes de justice. La justice distributive concerne le partage des richesses, des honneurs ou des charges entre les membres d'une communauté : elle repose sur une égalité proportionnelle, chacun recevant selon son mérite ou sa contribution. La justice commutative concerne les échanges entre individus (contrats, réparations) : elle repose sur une égalité arithmétique stricte, sans considération des mérites respectifs des personnes.

Justice distributiveJustice commutative
DomaineRépartition des biens communs (richesses, honneurs, charges)Échanges et réparations entre deux personnes
Type d'égalitéProportionnelle (selon le mérite ou la contribution)Arithmétique (stricte, identique pour tous)
ExempleUn impôt progressif, une bourse au mériteRembourser exactement la valeur d'un objet volé ou cassé

Justice et force : le fragment de Pascal

Dans les Pensées, Blaise Pascal formule une phrase célèbre : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Une justice qui ne dispose d'aucun moyen de contrainte (police, tribunaux) reste un idéal sans effet ; mais une force qui s'exerce sans aucune justice devient pure domination arbitraire. Pascal va plus loin encore : il remarque que faute de pouvoir rendre la force juste, les hommes ont souvent fait en sorte de rendre juste ce qui est fort — c'est-à-dire d'appeler « juste » ce que la loi en vigueur impose, quelle qu'elle soit.

La politique

La loi est-elle toujours juste ? Droit naturel, droit du plus fort et théorie de Rawls

La loi et la justice ne se recouvrent pas forcément : une loi votée légalement peut être profondément injuste (les lois esclavagistes, par exemple, étaient légales sans être justes). Ce constat oblige à distinguer la justice légale (ce que dit la loi en vigueur) de la justice naturelle (un idéal de justice qui existerait indépendamment des lois positives, et à l'aune duquel on pourrait juger ces lois elles-mêmes).

Antigone, lois humaines contre lois divines. Dans la tragédie de Sophocle, Antigone désobéit à l'édit du roi Créon, qui interdit d'enterrer son frère jugé traître, au nom d'une loi plus haute qu'elle juge non écrite mais éternelle : le devoir de rendre les honneurs funèbres à un mort. Le conflit entre Antigone et Créon met en scène l'opposition entre la légalité (ce que le pouvoir en place décrète) et une exigence de justice qui la dépasse.

Calliclès et le droit du plus fort. Dans le Gorgias de Platon, le personnage de Calliclès défend une thèse provocante : la justice ne serait, en réalité, qu'une invention des faibles pour brider les forts, tandis que « la nature » montrerait que le plus fort a le droit de dominer le plus faible. Socrate lui oppose que cette confusion entre force et droit détruit précisément l'idée même de justice : si « juste » signifie seulement « ce que veut le plus fort », le mot perd tout son sens moral.

Rawls : la justice comme équité

Le philosophe américain John Rawls, dans Théorie de la justice (1971), imagine une expérience de pensée pour définir des principes de justice acceptables par tous : le voile d'ignorance. Placés dans une « position originelle », des individus doivent choisir les règles de la société future sans savoir quelle place ils y occuperont eux-mêmes (riches ou pauvres, doués ou non). Rawls soutient que, dans cette situation d'incertitude radicale, des individus rationnels choisiraient deux principes : l'égale liberté pour tous, et le principe de différence — les inégalités sociales ne sont acceptables que si elles profitent en premier lieu aux plus défavorisés.

Exercices corrigés

  1. Que défend Calliclès dans le Gorgias de Platon ?

    • A.Que le plus fort a, selon la nature, le droit de dominer le plus faibleBonne réponse
    • B.Que la justice consiste à obéir strictement aux lois écrites
    • C.Que la justice est une vertu accessible à tous également
    • D.Que la loi doit toujours protéger les plus faibles en priorité

    Réponse : A — Que le plus fort a, selon la nature, le droit de dominer le plus faible

    Calliclès défend une thèse provocante : la justice ne serait qu'une invention des faibles pour brider les forts, alors que « la nature » montrerait que le plus fort a le droit de dominer. Socrate lui oppose que cette confusion entre force et droit détruit le sens même du mot « justice ».

  2. Quelle erreur commettrait-on en assimilant purement et simplement la justice distributive d'Aristote à une égalité stricte entre tous ?

    • A.Aucune erreur, c'est exactement ce que veut dire Aristote quand il définit la justice comme une égalité parfaite entre tous les citoyens
    • B.On confondrait la justice distributive, fondée sur une égalité proportionnelle au mérite, avec la justice commutative, fondée sur une égalité arithmétique stricteBonne réponse
    • C.On confondrait Aristote avec Calliclès, qui défendait au contraire le droit du plus fort contre toute idée de justice
    • D.On confondrait Aristote avec Pascal, qui affirmait que la justice sans la force reste totalement impuissante face aux rapports de force réels

    Réponse : B — On confondrait la justice distributive, fondée sur une égalité proportionnelle au mérite, avec la justice commutative, fondée sur une égalité arithmétique stricte

    C'est le piège central de la notion : la justice distributive n'est pas une égalité stricte identique pour tous, mais une égalité proportionnelle qui tient compte des mérites ou contributions de chacun. L'égalité arithmétique stricte, elle, caractérise la justice commutative, appliquée aux échanges entre deux personnes.

  3. Un sujet demande : « Une loi injuste doit-elle toujours être obéie ? » Quelle démarche argumentative mobilise le mieux les références du cours ?

    • A.Répondre « oui » d'emblée en ne citant que Créon, sans jamais confronter sa position à celle d'un autre personnage ou d'un philosophe pour nuancer l'argumentation
    • B.Répondre « non » d'emblée en ne citant qu'Antigone, sans jamais interroger les limites de sa position ni la confronter à une autre référence philosophique du programme
    • C.Partir de la distinction légalité/justice naturelle, confronter la position de Créon à celle d'Antigone, puis nuancer avec la théorie de Rawls sur des principes de justice universalisablesBonne réponse
    • D.Ignorer toute référence philosophique et ne traiter que des exemples d'actualité récents, sans jamais les relier aux notions du programme ni aux auteurs étudiés en classe

    Réponse : C — Partir de la distinction légalité/justice naturelle, confronter la position de Créon à celle d'Antigone, puis nuancer avec la théorie de Rawls sur des principes de justice universalisables

    Le sujet appelle une démarche progressive : poser d'abord la distinction entre légalité et justice naturelle, confronter les deux positions extrêmes incarnées par Créon et Antigone, puis dépasser cette opposition à l'aide d'un critère plus général, comme les principes de justice de Rawls, qui permettent de juger objectivement si une loi est acceptable par tous. Trancher abruptement dès l'introduction appauvrit l'argumentation.

  4. Quelle différence faut-il faire entre « être juste » et « la justice » ?

    • A.« Être juste » est une vertu individuelle, « la justice » désigne une institution socialeBonne réponse
    • B.Ce sont deux expressions strictement synonymes
    • C.« La justice » ne concerne que les tribunaux pénaux
    • D.« Être juste » ne concerne que les hommes politiques

    Réponse : A — « Être juste » est une vertu individuelle, « la justice » désigne une institution sociale

    « Être juste » renvoie à une qualité morale de la personne (donner à chacun ce qui lui revient), tandis que « la justice » désigne l'institution sociale (lois, tribunaux, procédures) chargée de régler les conflits. Une personne peut être juste sans que la justice institutionnelle de son pays soit parfaite, et réciproquement.

  5. Selon Aristote, la justice distributive repose sur quel type d'égalité ?

    • A.Une égalité stricte, identique pour tous sans exception
    • B.Une égalité proportionnelle, tenant compte du mérite ou de la contribution de chacunBonne réponse
    • C.Aucune forme d'égalité, seulement la force
    • D.Une égalité tirée au sort entre tous les citoyens

    Réponse : B — Une égalité proportionnelle, tenant compte du mérite ou de la contribution de chacun

    La justice distributive concerne le partage des biens communs (richesses, honneurs, charges) : Aristote la fonde sur une égalité proportionnelle, chacun recevant selon son mérite ou sa contribution. C'est la justice commutative, elle, qui repose sur une égalité arithmétique stricte.

  6. La justice commutative, selon Aristote, s'applique surtout…

    • A.Au partage des honneurs entre citoyens méritants
    • B.À la répartition des impôts selon les revenus
    • C.Aux échanges et réparations entre deux individus, selon une égalité stricteBonne réponse
    • D.Uniquement aux relations entre États

    Réponse : C — Aux échanges et réparations entre deux individus, selon une égalité stricte

    La justice commutative concerne les échanges (contrats, réparations) entre deux personnes : elle exige une égalité arithmétique stricte, sans tenir compte des mérites respectifs des personnes concernées. Les deux premières options décrivent plutôt la justice distributive.

  7. Que veut dire Pascal quand il écrit : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique » ?

    • A.Que la justice n'a besoin d'aucun moyen de contrainte pour s'appliquer
    • B.Que la force est toujours juste par nature
    • C.Que ce sont deux notions sans aucun rapport entre elles
    • D.Qu'une justice sans moyen de contrainte reste sans effet, et qu'une force sans justice devient pure dominationBonne réponse

    Réponse : D — Qu'une justice sans moyen de contrainte reste sans effet, et qu'une force sans justice devient pure domination

    Pascal souligne que la justice a besoin de la force pour s'appliquer concrètement (sinon elle reste un idéal impuissant), mais que la force sans aucune justice devient une pure tyrannie arbitraire. Les deux se complètent et se corrigent mutuellement.

  8. Dans la tragédie de Sophocle, pourquoi Antigone désobéit-elle à l'édit de Créon ?

    • A.Parce qu'elle refuse toute forme de loi en général
    • B.Parce qu'elle estime qu'une exigence de justice plus haute lui impose d'enterrer son frèreBonne réponse
    • C.Parce qu'elle veut prendre le pouvoir à la place de Créon
    • D.Parce que Créon lui a personnellement demandé de désobéir

    Réponse : B — Parce qu'elle estime qu'une exigence de justice plus haute lui impose d'enterrer son frère

    Antigone désobéit à l'interdiction d'enterrer son frère jugé traître, au nom d'un devoir qu'elle juge plus haut que la loi de la cité : rendre les honneurs funèbres aux morts. La tragédie met ainsi en scène le conflit entre légalité (la loi de Créon) et une exigence de justice qui la dépasse.

  9. Que signifie la distinction entre justice légale et justice naturelle ?

    • A.Il n'existe aucune différence, la loi est toujours juste par définition
    • B.La justice naturelle ne concerne que les phénomènes de la nature physique
    • C.La justice légale est ce que prévoit la loi en vigueur ; la justice naturelle est un idéal moral indépendant qui permet de juger ces lois elles-mêmesBonne réponse
    • D.La justice légale n'existe que dans les démocraties modernes

    Réponse : C — La justice légale est ce que prévoit la loi en vigueur ; la justice naturelle est un idéal moral indépendant qui permet de juger ces lois elles-mêmes

    La justice légale correspond à ce que dit le droit positif, la loi effectivement en vigueur. La justice naturelle est un idéal de justice que l'on suppose valable indépendamment des lois positives, et qui permet précisément de juger si une loi est juste ou non — par exemple pour qualifier d'injustes des lois pourtant légales, comme les lois esclavagistes.

  10. Quelle est la réponse de Socrate à la thèse de Calliclès sur le droit du plus fort ?

    • A.Socrate confirme entièrement la thèse de Calliclès
    • B.Socrate refuse de répondre par principe
    • C.Socrate propose de donner le pouvoir aux plus faibles uniquement
    • D.Socrate montre que confondre force et droit fait perdre tout sens moral au mot « justice »Bonne réponse

    Réponse : D — Socrate montre que confondre force et droit fait perdre tout sens moral au mot « justice »

    Socrate objecte que si « juste » signifie simplement « ce que veut le plus fort », le mot perd toute signification morale : la force en elle-même ne fonde aucune légitimité. C'est tout l'enjeu du dialogue : distinguer force physique et droit moral.

  11. En quoi consiste le « voile d'ignorance » imaginé par John Rawls ?

    • A.Une situation où des individus choisissent les règles de la société sans connaître leur propre position futureBonne réponse
    • B.Un dispositif juridique réellement mis en place dans certains pays
    • C.Une méthode pour cacher les décisions de justice au grand public
    • D.Un principe selon lequel les juges ne doivent jamais motiver leurs décisions

    Réponse : A — Une situation où des individus choisissent les règles de la société sans connaître leur propre position future

    Le voile d'ignorance est une expérience de pensée : des individus, placés en « position originelle », doivent choisir les règles de la société future sans savoir quelle place ils y occuperont eux-mêmes. Cette ignorance garantit, selon Rawls, l'impartialité des principes choisis.

  12. Quel est le « principe de différence » chez Rawls ?

    • A.Toutes les inégalités sociales doivent être supprimées immédiatement
    • B.Les inégalités sociales ne sont acceptables que si elles profitent en premier lieu aux plus défavorisésBonne réponse
    • C.Chacun doit recevoir un revenu strictement identique
    • D.Les inégalités sont toujours justes car elles récompensent le mérite individuel

    Réponse : B — Les inégalités sociales ne sont acceptables que si elles profitent en premier lieu aux plus défavorisés

    Selon le principe de différence, les inégalités sociales et économiques ne sont justifiables que si elles profitent en priorité aux membres les plus défavorisés de la société. Ce principe s'ajoute à celui de l'égale liberté pour tous dans la théorie rawlsienne.

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